À la fin de l’année 2013, un médicament destiné depuis longtemps au traitement du diabète de type 2 occupait une place croissante dans les discussions entre personnes touchées par un cancer: la metformine, connue notamment sous les noms de Glucophage®, Stagid® et sous différentes formes génériques.
Son intérêt supposé dépassait alors la seule régulation de la glycémie. On lui attribuait également un effet favorable sur le poids. Il serait toutefois plus exact de parler d’une limitation ou d’une stabilisation de la prise de poids plutôt que d’un véritable médicament amaigrissant. Dans le contexte du cancer du sein, cette perspective a naturellement retenu l’attention de nombreuses patientes.
Pourquoi la metformine intéressait-elle les patientes atteintes d’un cancer du sein?
Les traitements du cancer du sein peuvent modifier profondément le corps. En 2013, la chimiothérapie et l’hormonothérapie étaient souvent associées, selon les situations, à une prise de poids ou à des changements de silhouette. À ces effets s’ajoutaient les conséquences physiques de la maladie et des interventions: cicatrices, transformations corporelles, voire mutilations.
Ces bouleversements pouvaient fragiliser l’image de soi et rendre plus difficile l’acceptation d’un corps devenu étranger. Le surpoids risquait alors d’être vécu comme une épreuve supplémentaire, venant s’ajouter aux traitements, à la fatigue et aux interrogations sur la féminité. Il pouvait aussi peser sur la relation de couple et sur le regard que la personne portait sur elle-même.
Dans ce contexte, certains oncologues et endocrinologues ont commencé, au début des années 2010, à envisager la metformine comme une aide possible pour limiter la prise de poids. La question de l’observance de l’hormonothérapie entrait également dans cette réflexion: un traitement mieux supporté pouvait sembler plus facile à poursuivre.
La nouvelle s’est rapidement diffusée dans les forums et les échanges entre patientes. Certaines obtenaient une prescription, tandis que d’autres se voyaient opposer un refus. Des médecins craignaient notamment qu’une utilisation mal encadrée ne conduise à une nouvelle affaire sanitaire comparable, dans les esprits, à celle du Mediator.
Metformine et Mediator: deux médicaments à ne pas confondre
Les inquiétudes suscitées par le Mediator ont marqué durablement les échanges médicaux et les discussions de patientes. Pourtant, les éléments rapportés en 2010 ne permettaient pas de placer la metformine et le Mediator dans la même catégorie.
Lors d’un échange organisé par France 5 le 30 novembre 2010 au sujet de l’affaire Mediator, le docteur Yannick Jobic avait déclaré: « Aucun doute, pas de lien entre metformine et Mediator® ».
La metformine était présentée comme un antidiabétique oral utilisé en France depuis 1979 sous le nom de Glucophage®. En 2013, elle était employée depuis plusieurs décennies dans le traitement du diabète de type 2, notamment chez les personnes en surpoids ou obèses. Son intérêt reposait sur son efficacité, sur une faible propension à provoquer des hypoglycémies et sur l’absence de prise de poids qui lui était généralement associée.
Son mode d’action n’était toutefois pas considéré comme entièrement élucidé. Chez les personnes atteintes de diabète de type 2, elle contribuait à réduire l’hyperglycémie en freinant la production excessive de glucose par le foie. Elle diminuait également la résistance à l’insuline et augmentait la sensibilité de l’organisme à cette hormone. Elle n’agissait pas en stimulant la sécrétion d’insuline.
Les informations médicales disponibles à cette époque indiquaient aussi une diminution de la production hépatique de glucose et de son absorption, ainsi qu’une tendance à limiter la prise de poids. Ces caractéristiques expliquaient l’intérêt porté au médicament bien au-delà de son indication première.
Des hypothèses concernant le cancer
Une étude écossaise publiée en 2005 avait été présentée comme la première à établir un lien entre la prise de metformine et une diminution du risque de développer un cancer. La réduction évoquée était de l’ordre de 15 %.
À partir de cette période, les recherches et les publications consacrées à cette hypothèse se sont multipliées. La possibilité de voir un jour la metformine participer à la lutte contre le cancer a suscité un espoir important, aussi bien chez certains professionnels que chez les personnes concernées.
Il fallait cependant distinguer une association observée dans des études et une preuve d’efficacité thérapeutique contre un cancer déjà déclaré. En 2013, les prescriptions de metformine dans un objectif « anticancer » ou destiné à réduire le surpoids étaient effectuées hors autorisation de mise sur le marché. La metformine n’était donc pas présentée comme un traitement établi du cancer du sein.
Cette nuance était essentielle. L’espoir né des recherches ne devait pas conduire à oublier les indications, les contre-indications et les risques propres à ce médicament.
Les situations dans lesquelles la prudence s’imposait
Les informations disponibles en 2013 indiquaient que le Glucophage®, le Stagid® et leurs génériques ne devaient pas être utilisés dans plusieurs circonstances.
Étaient notamment concernés:
- une hypersensibilité à la metformine ou à l’un de ses composants;
- une insuffisance rénale ou une altération de la fonction rénale, avec une clairance de la créatinine inférieure à 60 ml/min;
- une affection aiguë pouvant détériorer la fonction rénale, comme une déshydratation, une infection grave ou un état de choc;
- une insuffisance hépatocellulaire;
- une intoxication alcoolique aiguë ou un alcoolisme;
- une maladie aiguë ou chronique susceptible d’entraîner un manque d’oxygénation des tissus, notamment une insuffisance cardiaque ou respiratoire, un infarctus récent ou un état de choc.
L’alcool constituait un point de vigilance particulier. Une intoxication alcoolique aiguë augmentait le risque d’acidose lactique. Il était donc recommandé d’éviter les boissons alcoolisées ainsi que les médicaments contenant de l’alcool.
Les examens nécessitant l’injection intravasculaire de produits de contraste iodés demandaient également une attention spécifique. Une insuffisance rénale provoquée par ce type d’examen pouvait entraîner une accumulation de metformine et accroître le risque d’acidose lactique. Dans le cadre décrit en 2013, le traitement devait être interrompu avant ou au moment de l’examen, puis repris seulement après 48 heures, et après vérification du bon fonctionnement des reins.
Certains médicaments pouvaient par ailleurs modifier l’équilibre glycémique ou la fonction rénale. Les glucocorticoïdes et les sympathomimétiques, en raison de leur effet hyperglycémiant, pouvaient nécessiter une surveillance plus fréquente de la glycémie et un ajustement de la dose. Les diurétiques, en particulier les diurétiques de l’anse, pouvaient augmenter le risque d’acidose lactique en réduisant potentiellement la fonction rénale.
L’acidose lactique: une complication rare mais grave
L’acidose lactique était décrite comme une complication métabolique rare, mais particulièrement sévère en l’absence de prise en charge rapide. Elle pouvait survenir lorsque la metformine s’accumulait dans l’organisme. Les cas rapportés concernaient principalement des personnes diabétiques présentant une insuffisance rénale importante.
D’autres facteurs pouvaient accroître le risque: un diabète mal équilibré, une cétose, un jeûne prolongé, une consommation excessive d’alcool, une insuffisance hépatocellulaire ou toute affection responsable d’une mauvaise oxygénation des tissus.
Certains symptômes devaient alerter, même s’ils n’étaient pas spécifiques: crampes musculaires, douleurs abdominales, troubles digestifs et fatigue intense. Dans les formes graves pouvaient apparaître une respiration liée à l’acidose, une hypothermie, puis un coma.
Le diagnostic biologique reposait notamment sur une baisse du pH sanguin, une concentration de lactates supérieure à 5 mmol/l, une augmentation du trou anionique et une élévation du rapport entre lactates et pyruvates. En cas de suspicion d’acidose métabolique, la metformine devait être arrêtée et une hospitalisation urgente envisagée.
En conclusion: l’espoir ne dispense pas de vigilance
En 2013, la metformine suscitait donc un double intérêt chez les personnes touchées par un cancer du sein: elle semblait pouvoir aider à limiter la prise de poids et faisait l’objet de recherches sur un éventuel rôle dans la prévention ou le traitement du cancer. Mais ces perspectives ne constituaient pas encore une indication anticancéreuse reconnue.
La prudence restait indispensable, en particulier avant un examen avec produit de contraste, en cas de problème rénal, de déshydratation, de consommation d’alcool ou d’association avec certains médicaments. Toute décision devait être discutée avec l’équipe médicale, sans se lancer seule dans une expérience de traitement.
Les témoignages et commentaires publiés autour de ce sujet pouvaient apporter des précisions utiles, mais ils ne remplaçaient pas l’évaluation individuelle d’un médecin.

