Le 14 mars 2011 est, pour l’autrice, une date de cette nature.
Ce jour-là, un livre est arrivé au monde tandis que Pierre quittait le sien. Trois ans plus tard, en mars 2014, elle revient sur cette journée à la fois heureuse et douloureuse. Elle évoque le chemin parcouru par son premier ouvrage, la façon dont il a circulé auprès de personnes touchées par le cancer et de leurs proches, mais aussi la promesse faite à un jeune homme disparu.
Un livre né de l’épreuve
En 2011, l’autrice a vu paraître son premier « bébé de papier », conçu dans le prolongement du blog qu’elle tenait alors. Le livre occupait une place différente de celle du site: plus intime, plus discret, plus simple à emporter et à confier.
Il avait été pensé pour passer d’une main à l’autre. Une amie pouvait le glisser dans son sac, tout comme une sœur, une grand-mère ou une voisine. Il pouvait aussi être laissé sur l’oreiller d’un conjoint déconcerté par la maladie et par la transformation de la vie commune. Le cancer bouleverse la personne malade, mais il déplace également les repères de celles et ceux qui l’aiment. Dans ce contexte, un livre peut parfois ouvrir un espace de compréhension là où les mots manquent.
L’ouvrage pouvait être lu en silence, murmuré ou partagé à voix haute. Il pouvait encore accompagner une consultation médicale, lorsque la fatigue, l’inquiétude ou l’émotion empêchaient de retenir tout ce qui venait d’être dit. Il trouvait également sa place dans les échanges du quotidien: prêté à une collègue durant une pause, proposé à une patiente saisie par l’annonce de la maladie, ou remis à un étudiant qui débutait son apprentissage de la cancérologie.
Ce livre n’était donc pas destiné à rester immobile sur une étagère. Il pouvait devenir un support de conversation, un objet de réconfort ou un moyen de se reconnaître dans l’expérience d’une autre personne. Chacun pouvait y entrer selon son besoin du moment: pour comprendre, accompagner, se préparer ou simplement ne pas se sentir seul.
Une circulation discrète, mais persistante
En mars 2014, trois ans après la naissance de cet ouvrage, l’autrice constate qu’il poursuit sa route sans occuper le devant de la scène. Il avance par les recommandations, les prêts et les paroles échangées à l’écart du bruit médiatique.
Le livre semble trouver son équilibre dans une tonalité singulière, capable de mêler le sérieux et l’humour. L’expérience du cancer n’y est pas séparée de la vie dans toute sa complexité. La maladie y côtoie les pensées, les relations, les doutes et les éclats de langage. Cette manière de raconter permet de ne pas réduire une personne à son diagnostic.
L’autrice rappelle aussi qu’elle refuse régulièrement les sollicitations associées aux rendez-vous médiatiques d’octobre. Elle ne cherche pas à inscrire son récit dans le calendrier des campagnes ni à le soumettre aux mécanismes de promotion qui accompagnent souvent ces périodes. Son ouvrage suit une autre voie, moins visible et plus personnelle.
Elle regrette que les médias accordent parfois peu d’attention aux récits qui ne correspondent pas à leurs habitudes ou à leurs critères de mise en avant. Les textes consacrés au cancer peuvent être écartés lorsqu’ils ne s’accompagnent pas de personnalités connues, d’images immédiatement exploitables ou d’un format facile à présenter. Pourtant, l’absence de projecteurs ne signifie pas l’absence de lecteurs. Le livre continue d’être transmis, et cette circulation suffit à lui donner une vie véritable.
En octobre 2011, l’autrice avait d’ailleurs évoqué la conception de son ouvrage dans une interview improvisée, enregistrée dans le joyeux tumulte du hall d’entrée du centre Eugène-Marquis, à Rennes. Ce souvenir appartient lui aussi à l’histoire du livre et à la manière dont celui-ci s’est construit au contact des autres.
Une parole qui cherche plusieurs chemins
L’autrice se présente comme une personne malade, mais aussi comme une habituée des espaces d’écriture et de discussion en ligne. Elle fréquente les blogs, les réseaux sociaux et les forums. Ces lieux lui permettent de déposer ce qui s’accumule en elle lorsque la maladie vient agiter ses pensées.
Cette abondance intérieure contraste avec une parole quotidienne plus mesurée. Dans la vie courante, elle dit souvent parler avec parcimonie. Sur la page ou derrière un écran, les idées peuvent en revanche se déployer, se répondre et trouver une forme. L’écriture devient alors un moyen de canaliser ce qui déborde.
Son univers numérique est peuplé de liens et de conversations. Elle échange notamment avec ses « ziozios ligériens » et ses « aristos », selon les appellations qu’elle emploie alors. Ces mots témoignent d’une communauté singulière, faite d’habitudes, de clins d’œil et de présences régulières.
En 2014, elle annonce également qu’un nouvel ouvrage pourrait voir le jour dans les semaines suivantes, comme un petit frère de Il est moins tard que tu ne penses. Elle mentionne aussi un projet collectif et pluridisciplinaire appelé à occuper sa plume dans les mois à venir, sans encore en révéler le contenu. Ces projets montrent que l’écriture demeure pour elle un mouvement: une façon de poursuivre, de créer et de partager malgré la maladie et les secousses du deuil.
Le 14 mars 2011, deux souvenirs liés
La même date porte pourtant une autre histoire. Le 14 mars 2011, Pierre est mort. Dans la mémoire de l’autrice, cette disparition est inséparable de la naissance du livre.
Elle se souvient avoir pleuré de joie, puis de chagrin. Une émotion en a immédiatement rejoint une autre, jusqu’à rendre impossible toute séparation nette entre la célébration et la perte. Le livre venait au monde tandis que Pierre s’en allait. Cette proximité donne à la date une intensité particulière.
L’autrice parle d’une journée « arc-en-ciel », composée de couleurs différentes et parfois opposées. La vie peut ainsi juxtaposer la douceur et la violence, l’élan et l’effondrement, la naissance symbolique d’un projet et la mort d’un être aimé. Rien ne vient effacer ce qui fait mal, mais rien n’annule non plus la joie qui a existé.
Au-dessus du cercueil de Pierre, elle lui a fait une promesse. Trois ans plus tard, elle affirme continuer à la tenir, malgré les difficultés et les moments de découragement. Cette parole donnée devient une forme de lien entre eux, un fil qui relie son existence à celle du jeune homme disparu.
Elle compare ce fil à une ligne de sécurité, utile dans les passages les plus périlleux. La promesse ne supprime pas l’absence. Elle aide toutefois à avancer sans perdre complètement l’équilibre, en maintenant une direction lorsque la pente devient trop rude.
La mémoire portée par ceux qui restent
Ses pensées vont enfin vers les parents de Pierre et vers son frère. Elle les décrit comme des personnes merveilleuses, auxquelles il manque forcément et cruellement. Pourtant, elle voit dans leurs sourires et dans leurs regards une manière de répondre au destin avec courage, éclat et douceur.
Ce regard ne cherche pas à présenter le deuil comme une épreuve dépassée. La douleur demeure, mais elle n’empêche pas les gestes de tendresse, les sourires ni la lumière dans les yeux. L’amour peut continuer à faire vivre une présence sans nier la réalité de la mort.
Pierre reste ainsi porté par ceux qui l’aiment. Il accompagne leurs pensées sans peser sur chacun de leurs pas, comme une présence légère qui se déplace avec eux. L’autrice l’imagine voguant ailleurs, auprès de poètes d’un autre monde, dans une image à la fois tendre et rêveuse.
Conclusion
En 2014, le 14 mars 2011 demeure pour l’autrice une date double: celle de la naissance de son premier livre et celle de la mort de Pierre. Ces deux souvenirs ne se remplacent pas; ils coexistent dans une même mémoire.
L’ouvrage a été conçu pour circuler auprès des personnes confrontées au cancer, de leurs proches, des soignants et de celles et ceux qui cherchent des mots au milieu de l’épreuve. Le souvenir de Pierre, lui, se prolonge à travers une promesse, des regards et une présence intérieure.
Cette journée arc-en-ciel rappelle qu’une même date peut contenir la joie et le chagrin, l’élan vers les autres et la fidélité à un absent. L’écriture n’efface ni la maladie ni le deuil. Elle peut cependant offrir un passage, transmettre une expérience et maintenir un fil lorsque tout semble se défaire.

