Derrière la question de l’annonce d’un cancer incurable se posaient celles du consentement, de la vulnérabilité, de la place des familles et du respect du rythme de la personne malade.
Le récit ne mettait pas en cause l’ensemble des soignants. Au contraire, le personnel du service et sa responsable y étaient décrits comme attentifs et profondément humains. La critique visait surtout une manière de vouloir imposer une vérité, sans tenir compte de la façon dont Pitchoune pouvait — ou non — la recevoir.
Une maladie découverte en 2013, déjà largement étendue
Pitchoune, âgée d’une cinquantaine d’années en 2013, vivait depuis environ un mois et demi dans une unité de soins palliatifs. Elle y avait été admise après une fracture du col du fémur, alors que la maladie avait été diagnostiquée quelques mois plus tôt, en août 2013.
Le cancer était déjà généralisé au moment de sa découverte. L’hospitalisation initiale avait été motivée par une fatigue inhabituelle, une attitude plus passive et plus triste qu’à l’ordinaire, ainsi que par différents symptômes qui avaient d’abord fait penser à une hépatite A.
Pitchoune ne savait pas que les examens avaient révélé un cancer incurable. Sa famille avait choisi de ne pas lui annoncer directement cette réalité, tout en refusant de lui mentir si elle posait des questions précises. Ce choix avait été fait en tenant compte de son histoire et de sa manière particulière de communiquer.
Née polyhandicapée, Pitchoune avait grandi dans une famille qui l’avait entourée d’affection et protégée avec une attention constante. Elle parlait difficilement, mais comprenait beaucoup de choses. Ses proches la décrivaient comme une femme généreuse, drôle, volontaire et très tendre, conservant une fraîcheur d’enfant malgré son âge.
Sa mère, âgée de 85 ans en 2013, connaissait sa fille dans ses moindres nuances. Elle avait longtemps été sa curatrice, jusqu’à la levée récente de cette mesure, Pitchoune étant capable de se débrouiller seule dans de nombreux domaines. Pour cette mère, le silence n’était pas une façon de nier la gravité de la maladie, mais une manière de respecter ce qu’elle percevait comme la volonté implicite de sa fille.
Ne pas dire n’était pas mentir
Dans la famille, personne ne se faisait d’illusion. Pitchoune avait probablement compris que les explications données autour de son séjour à l’hôpital ne constituaient qu’une partie de la réalité. Pourtant, dès qu’une conversation s’approchait trop de son état de santé, elle changeait de sujet.
Elle plaisantait sur son extrême maigreur et sur son ventre gonflé. Elle ne demandait rien. Ce comportement contrastait avec son goût habituel pour les questions, qui faisait partie de sa personnalité. Ses proches avaient donc choisi de respecter ce retrait apparent, en attendant qu’elle formule elle-même ce qu’elle souhaitait savoir.
Cette décision familiale ne correspondait pas à la pratique défendue dans le service de soins palliatifs. La direction et le médecin présenté comme le psychologue estimaient qu’il fallait dire la vérité aux patients, y compris lorsqu’ils ne manifestaient pas le désir de l’entendre.
La mère de Pitchoune fut alors soumise à une pression qu’elle vécut très mal. Elle voulait protéger sa fille sans fabriquer de mensonge, et préserver le fragile équilibre qui lui permettait de rester apaisée. La famille ne demandait pas à tromper Pitchoune à tout prix: elle souhaitait simplement répondre à ses interrogations lorsqu’elle serait prête à les formuler.
Une conversation qui a provoqué une crise
Selon le témoignage publié en 2013, le médecin avait profité d’un entretien présenté comme anodin pour interroger Pitchoune sur les raisons de sa présence dans l’établissement.
Elle répondit qu’elle était là pour rééduquer sa hanche et sa prothèse. Le médecin lui fit remarquer que sa hanche allait désormais bien, puis lui demanda pourquoi elle restait hospitalisée. Pitchoune haussa les épaules.
La conversation prit alors une tournure beaucoup plus brutale. Le médecin lui suggéra que sa famille ne voulait plus d’elle et que sa mère ne souhaitait plus l’accueillir chez elle. Pitchoune répéta qu’elle voulait retourner dans sa chambre. À plusieurs reprises, elle revint à cette même demande, sans répondre aux invitations à chercher une autre explication.
L’entretien s’acheva sans annonce explicite du cancer. Mais une inquiétude avait été semée. Pitchoune resta silencieuse pendant toute la journée. Lorsque sa mère vint lui rendre visite, elle se montra particulièrement difficile avec elle. Plus tard, seule avec sa sœur aînée, elle fondit en larmes et réussit peu à peu à raconter ce qui s’était passé.
Pour sa famille, cette scène constituait une rupture majeure. La volonté de « dire la vérité » avait surtout produit de la peur et un sentiment d’abandon, sans permettre à Pitchoune d’accéder à une compréhension sereine de sa situation.
Le choix du retour à la maison
La famille demanda rapidement à rencontrer la direction, en présence de Pitchoune et du médecin. Celui-ci reconnut une maladresse. Comme Pitchoune se trouvait dans la pièce, les échanges restèrent prudents, chacun avançant avec beaucoup de précautions.
Depuis quelque temps déjà, Pitchoune demandait à rentrer chez elle, auprès de sa mère. L’épisode survenu avec le médecin, ajouté au désir de ses proches de l’accompagner dans un environnement doux et familier, finit par faire pencher la décision.
Quelques jours avant Noël 2013, elle fut ramenée au domicile familial. Cette décision impliquait pourtant de lourdes difficultés pratiques et financières: la prise en charge ne serait assurée ni par la mutuelle ni par les différents organismes sollicités, d’après le récit. Malgré ces obstacles, la famille choisit de privilégier l’amour, la proximité et la dignité.
La mère expliqua à la direction qu’elle reprenait sa fille chez elle jusqu’à la fin de sa vie. Il lui fut répondu que, si Pitchoune était restée dans le service, la vérité lui aurait été annoncée, avec ou sans l’accord de ses proches.
Cette phrase nourrit une colère immense chez la narratrice. Elle ne contestait pas que la vérité puisse avoir sa place dans l’accompagnement, mais refusait qu’elle soit imposée sans écouter la personne concernée, sans observer ses réactions et sans tenir compte de ses capacités particulières à comprendre et à exprimer ses choix.
La dignité comme fil conducteur
À travers cette histoire, la narratrice évoquait également ses propres réflexions sur la fin de vie. Elle disait avoir déjà identifié la personne qui, le moment venu, pourrait l’aider à partir dignement. Elle exprimait sa méfiance envers la lenteur des débats politiques français sur l’euthanasie et l’aide à mourir, ainsi que sa volonté d’anticiper autant que possible ce qui pourrait advenir si sa maladie évoluait.
Ces mots relevaient d’une position personnelle, née de la confrontation avec le cancer et avec la souffrance. Ils ne constituaient pas une condamnation de tous les psychologues ni de tous les professionnels de santé. La narratrice rappelait d’ailleurs que certains l’avaient profondément blessée, tandis que d’autres l’avaient sauvée.
Son propos final était plus nuancé que sa colère: aucune profession n’est composée de personnes infaillibles. Les soignants restent des êtres humains, capables de générosité comme d’erreurs graves. Un professionnel vécu comme insupportable par une personne peut être apprécié par une autre.
Conclusion: écouter avant de décider
Le témoignage consacré à Pitchoune, en 2013, défendait une idée essentielle: accompagner une personne malade ne consiste pas seulement à transmettre une information exacte. Il faut aussi savoir quand parler, comment parler et, surtout, écouter ce que la personne exprime — y compris lorsqu’elle choisit momentanément de ne pas poser de questions.
Dans cette histoire, la famille ne cherchait pas à effacer la maladie. Elle tentait de respecter un rythme, une personnalité et une forme de pudeur. Le retour à la maison représentait un choix difficile, sans garantie matérielle, mais guidé par la volonté de permettre à Pitchoune de vivre ses derniers moments entourée des siens.
La vérité peut être nécessaire. Elle ne devrait jamais devenir une violence supplémentaire.

