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Neuf milliards de continents?

petit prince et renardLes mots…

Ces petites passerelles que j’articule pour toi, qui a la curiosité de venir flâner dans ma bulle cybernétique. Pour que tu puisses embrasser mon chaos intérieur, ma fragilité cristalline, que tu touches du doigt les mille tortures qui me traversent, qui traversent tous ceux et toutes celles qui se retrouvent, pour une raison ou pour une autre, à avancer de guingois, abimés, épuisés, blessés.  Pour que tu te questionnes avec moi sur ce qui les met un peu plus en danger, sur ceux qui les aident à avancer, que tu explores des contrées que tu n’avais peut-être pas envisagées ou explorées avec un autre regard que le tien.

Des mots… Pour que je me sente moins seule. Un peu.

Pour que tu voies, que tu sentes, que tu respires ce que la faiblesse peut contenir de richesses aussi, tous ces points lumineux qui jalonnent mes nuits et mes jours d’encre, tous les minuscules bonheurs qui naviguent autour du naufragé comme des escales salvatrices, toutes ces petites choses imprécises que le malheur redessine avec la finesse d’un peintre d’estampes japonaises, pour que tu goûtes un instant avec moi la volupté d’une chanson que je fredonne pour déguster à nouveau l’instant qu’elle a gravé en ma mémoire, que tu t’émerveilles à mes côtés des joyeux fils d’estuaires que chaque sourire grave à la lisière des quinquets rieurs, de la beauté des étoiles bleues que forment les agapanthes sur les landes normandes, que tu savoures le parfum capiteux d’une grève ligérienne que l’automne jonche d’un tapis peuplier, que tu sentes la fraîcheur d’un thé glacé au creux d’une main posée au soleil, que tu entendes les mille promesses des ailleurs vers lesquelles glissent les bateaux blancs sur l’océan , pour que te bouleversent comme elles me chavirent la perfection des arabesques qu’esquissent les oiseaux pêcheurs entre le ciel et l’onde ou la grâce d’une nuque penchée sur un livre de Zweig …

Des mots…

Pour que tu prennes la mesure de ce que d’autres mots,  de ce que certains silences, peuvent balayer d’un point, d’une virgule, d’un soupir mal placés. Du vacarme qu’ils distillent dans mon coeur fébrile de suricate malmené. Des implosions de tendresse qu’ils peuvent provoquer. De l’éclat virginal qu’ils ont le pouvoir de tapisser aux fins fonds de mes tunnels…

Ces mots…

Ont-ils vraiment le pouvoir de nous rapprocher, de nous explorer ? Ouvre-t-il quelques brèches dans nos certitudes, dans nos solitudes ? Laissent-ils filtrer nos lumières, nos ténèbres ? Sont-ils assez précis pour ne pas devenir traîtres ? Les miens ont-ils les mêmes résonnances, les mêmes profondeurs que les tiens ? Ont-ils ce pouvoir de passe-muraille dont j’ai la naïveté parfois de les affubler ? Y a-t-il une planète avec neuf milliards de continents, neuf milliards de dialectes, condamnés à dériver sans jamais se toucher ou une seule condition humaine qui nous relie, que nous le voulions ou non,  quelques soient nos joies et nos misères, de toute façon universelles ?

Parfois, la parole me semble la seule peau qui puisse venir t’effleurer, la seule façon de venir te frôler avec la délicatesse d’un papillon, las de sentir tant d’espace entre ses ailes et les tiennes. Parfois, sa félonie me laisse silencieuse, au bord des abysses, et je n’ai soif que de gestes, de couleurs, de parfums, d’une main posée sur la mienne, d’un regard qui en dise plus long qu’un délicat poème de Neruda…

Nous souffrons tous un peu, beaucoup, passionnément, au cours de nos petites existences. D’une maladie et des milles tracas qui s’entrelacent dans sa comète. D’un deuil. D’une vie surmenée, d’un manque d’amour, d’un enfant qui ne pousse pas au creux de nos ventres, de blessures que l’on nous inflige, des erreurs que nous ne nous  pardonnons pas, de nos rêves de gosses que nous n’en finissons pas de  trahir…

Plus ou moins.

Faut-il que tu sois passé par les mêmes maux que moi, que je les laisse affleurer ici, que tu les lises, pour que nous nous comprenions ? Faut-il que tu aies souffert intensément pour que ma peine te semble soudain être comme l’écholalie de tes chagrins ? Si je suis un renard et toi un petit prince, pouvons-nous voir la rose avec le même ravissement ? Faut-il juste éprouver le besoin de comprendre ce qui a le pouvoir d’émouvoir nos « semblables » pour que nous les rejoignions quelques secondes, quelques heures, quelques années, vraiment ?

Depuis quelques semaines, je suis si immobile que je ne sais plus si c’est moi qui suis le Derviche tourneur ou si c’est le monde qui tourne sans moi. Mais une chose est certaine :  la solitude m’étreint d’une poigne de fer. Pas celle que j’aime, que je choisis volontiers bien souvent. Non, je te parle de celle que tu éprouves aussi, peut-être, de temps à autre, dans le creux de l’une de ces vagues sournoises qui te font croire que la tempête sera sans fin, que tu es le seul marin à bord ou que les ports sont tous à mille lieux. Et de tous ces mots, lancés comme des milliers de bouteilles à la mer, de leur utilité,  je doute …

 

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  14 comments for “Neuf milliards de continents?

  1. Monique Plouchard
    juin 29, 2014 at 10 h 31 min

    Comment après de tels mots en rajouter….
    Tu as un don sémantique indéniable et ta traduction d’états en mots est universelle pour chacun d’entre nous.
    Je t’embrasse tendrement.
    Monique

  2. Annick
    juin 29, 2014 at 14 h 25 min

    J aime…

  3. Sylvie
    juin 29, 2014 at 14 h 54 min

    Tu sais tant bien écrire ce que l’on ressent… la solitude cette fois, cette solitude qui comme tu dis, celle que l’on a pas choisi. Ce sentiment de faire partie d’un autre monde et de venir d’une autre planète. Je suis comme toi. Parfois même lorsque j’ai du monde autour de moi, je me sens si seule. Tes mots nous aident et nous sont d’un grand secours comme je souhaite qu’ils le soient pour toi.
    Gros bisous Hélène.

  4. Natalie
    juin 29, 2014 at 15 h 10 min

    Mes larmes coulent à la lecture de ton texte….
    C’est tellement mon ressenti….
    Merci Hélène
    Je t’embrasse
    Natalie

  5. laurence
    juin 29, 2014 at 19 h 40 min

    Oui mais… non … tes mots sont le lien qui nous font nous découvrir, se faire écho, sentir à distance une amitié naissante qui se sent et se passe ensuite de mots… un soutien qui arrive naturellement et mutuellement si besoin… les mots, donc tes mots sont …. magiques ! et voila peut être pourquoi on se rencontre et c’est beau et sympa… alors ça ne change pas les épreuves certes… mais, hey ! je suis là jolie jardinière…
    (@lopalomita)

  6. juin 30, 2014 at 22 h 31 min

    Hélène,
    Belle île ligérienne, poétesse de invisible essentiel,
    Mère des mots…
    MerCi !
    Je t’embrasse
    z*z*

    PS : Remember « No (wo)man is an island »
    http://souslaplace.blogspot.fr/2013/09/no-man-is-island.html

  7. Biquette
    juillet 2, 2014 at 11 h 27 min

    Tes mots qui nous touchent ne sont pas plus utiles que ces vols d’hirondelles qui trissent dans le ciel, que ces gouttes de rosée au petit matin sur les fleurs du chemin, que ce regard croisé et qui nous fait du bien, que ce livre refermé qu’on a aimé, que ce paysage que l’on retrouve comme un ami, que ces heures passées à penser à tout à rien, que ce gâteau fait pour toi par de petites mains, que cette lettre tant attendue…et enfin!
    bisou papillon…

  8. juillet 7, 2014 at 0 h 31 min

    Tout simplement vrai.
    Merci Helene pour ces mots qui traduisent cette solitude imposée qui nous étreint et nous contraint
    Bises

  9. Véronique
    août 6, 2014 at 21 h 14 min

    Merci Hélène pour TES mots…Ils permettent de garder le contact entre crabahuteuses et les autres…celles qu’heureusement la maladie a épargnées jusqu’à présent mais pas les maux.
    Car parfois les mots me semblent vides et je n’ai pas ton don pour l’écriture…et que dire alors? comment vous rejoindre sans être intrusives ??? Que dire de cette solitude parfois choisie parfois subie … une amie crabahuteuse comme toi m’a demandée de lui envoyer des petits rayons de soleil alors c’est ce que je m’efforce de faire à ma manière : un sms, une pensée, un paysage capturé dans l’oeil de mon portable… bref un p’tit signe pour que cette solitude lui pèse moins.
    Alors comme je ne sais pas écrire je cite un ami, ses mots à lui te vont à merveille : Les poètes sont des « gens du voyage » intérieur.
    Je t’embrasse

  10. zaboton
    août 12, 2014 at 14 h 27 min

    Continue ton écriture si puissante , magique et tellement pleine d’émotion et de sagesse.
    Ecris des chansons ,tu as un talent rare !!!
    bises

  11. septembre 22, 2014 at 15 h 39 min

    Où es-tu Hélène? Crabahutes-tu joyeusement dans une période de répit avec ton appareil photo? Ou la maladie, cette garce, requière-t-elle toute ton énergie?

  12. colibran
    octobre 3, 2014 at 9 h 49 min

    Hélène, en effet, où es-tu ?
    Je ne te lis plus et ça me manque
    Aujourd’hui je t’envoie un rayon de soleil toulousain, les mots je ne sais pas faire, et toute ma tendresse
    Claudine

  13. Papita
    novembre 27, 2014 at 23 h 16 min

    penser les mots pour panser les mots…

  14. Anne
    décembre 20, 2014 at 19 h 14 min

    Bonjour chère crabahuteuse
    Je vous souhaite un Noël tout doux avec les gens que vous aimez
    Vos mots nous manquent
    Anne en Bretagne

  15. marie ange
    janvier 22, 2015 at 22 h 53 min

    Tellement le reflet de ce que chaque petite chose que nous sommes peut eprouver sans savoir l exprimer, bravo Hélène, je souris autant de tristesse que de mélancolie en vous lisant,

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