Mon voyageur immobile

À Pierre, mon oncle (14 janvier 1933 – 3 juin 2009)

aDe chair prisonnière, pour un temps infime, je pense à toi en ce tristoune mois de mai.

Ces dernières années auront été comme un envol perpétuellement ajourné. Au bord du monde, prête à redéployer mes ailes, je chute à l’envi, comme un oisillon trop pressé de parcourir les cieux… À terre, je laisse filer les larmes, s’échapper les plaintes, s’épancher la tristesse. Et puis je pense à toi.

Je regarde la planète bleue tournicoter. Je sens le léger souffle des tourbillons de la vie qui fendent l’air autour de moi. J’apprends, je réapprends, à être l’immobile, la fragile, dans  l’univers véloce, féroce. Le pétale labile au bout des doigts d’écorce.

Je repense à nos moments tranquilles, moi sur tes genoux morts, petit poids plume d’enfance sur ton grand corps d’enclume. Tu me montrais la vie par la fenêtre.

La seule fenêtre de tous tes jours.

Une fenêtre sur cour. Sur courette pour être précise. Là, par ta voix, j’ai appris le rosier, la glycine. Leurs fragrances puissantes ou subtiles. J’ai découvert la mésange, le rouge-gorge, les voiles vaporeux des cirrus, la majesté ouatée des cumulus, le nom des vermisseaux, la dentelle des libellules ou la soie des papillons. L’histoire du petit nom de la bête à bon Dieu  . La place des étoiles et le chapelet des planètes.  Les atours des saisons. Et quand les carrés de ciel bleu, gris, mauve ou rougeoyant ne nous suffisaient plus, nous allions gambader ensemble sur les pages chatoyantes de tes livres, d’abord les illustrés, les flamboyants, les bigarrés. Nous voyagions, moi en questions, toi en réponses, dans les faunes et les flores des quatre coins du monde, sur ton tapis volant. Et puis un jour, j’ai compris. Que les serpentins de fourmis noires qui couraient sous l’image étaient syllabes, mots, phrases. Des merlins enchanteurs bien plus magiques encore que le mystère des abysses ou les manières excentriques des originaux ornithorynques. J’ai voulu apprendre. Tu m’as appris. À mettre un nom, un son sur chacun de ces étranges hiéroglyphes. D’abord l’alphabet, à réciter à l’endroit puis à l’envers.  Un jeu, une litanie rapide qui se devait d’être fluide, ininterrompue. La moindre anicroche et je redégringolais à la première lettre, têtue comme une mouflette de cinq printemps. La récompense fut si belle et si vaste que jamais je n’en aurais fait le tour. Ta bibliothèque d’abord. Puis celle du village, de l’école. Enfin la librairie, ce lieu féérique où tu m’as envoyée galoper des dizaines de fois, fait de murs de papier, fréquentés par des dames et des messieurs silencieux et concentrés, où s’amoncelaient, dans un ordre parfait, des univers plus disparates que tous les oiseaux des airs, des histoires plus nombreuses que toutes les lucioles de la terre, des histoires d’hommes, des méandres d’âmes, d’autres vies que la mienne, que les nôtres.

Tu m’as donné les clés, toi, mon voyageur immobile, et j’ai ouvert les portes, à la volée, bondissante et curieuse gazelle, innocente. Tu m’as donné le goût des ailleurs que tu ne verrais jamais, des balades à l’air libre, les cinq sens en alerte. Là où tes jambes ne pouvaient te porter, j’allais, à pied, en vélo, à cheval, en voiture, par le chemin de fer ou celui des airs. Puis je revenais te conter, avec tous ces mots que tu m’avais donnés.

Je pense à toi devant mon immense fenêtre et mon vaste jardin. Je pense à mes quarante-cinq petits jours de voyageuse immobile et à tes quarante-cinq années d’oiseau sans ailes. Je pense à ton corps traître qui, inexorablement, a du oublié ce qu’il avait su faire pendant plus de trente ans : oublié le mouvement, le doux balancement de la marche, la verticalité de l’humain vaillant, le souffle libre et inconscient et jusqu’au mot liberté. Plus que sa douleur, que toutes ses douleurs, c’est sa dépendance qui me tordait le coeur, qui vrillait notre vie de famille. Nous avancions tous, ton frère, ton père, plus que tous encore, chaque jour, au rythme de ses nécessités, de ses dépendances, attentif au son de ta respiration, elle suspendue à une machine.

bDans mes moments fragiles me reviennent en plein coeur tes étouffements, ces petites morts de chaque jour qu’il fallait enrayer. Tes escarres qui te rongeaient les chairs et qu’il fallait panser.  Les toilettes, les massages, la kiné respiratoire, l’habillage, le déshabillage, les déplacements fastidieux d’un fauteuil manuel dans une maison inadaptée, les transferts épiques dans des bagnoles trop basses, les exercices de titans que tu t’imposais chaque jour pour reculer l’échéance inéluctable de la paralysie qui guettait chacun de tes muscles, ce téléphone, que tu devais décrocher 50 fois par jour mais que tu perchais sciemment sur une pile d’ annuaires usagés pour te forcer à l’amplitude de ce geste anodin… J’ignore où tu as trouvé la force de ton humeur égale, je ne sais pas comment tu retenais les plaintes que je ne t’ai jamais entendues prononcer, j’ignore comment il fallait aimer la vie pour s’agripper à celle que le destin t’avait réservée.

Tout ce que je sais, c’est que parfois, ta force passée a placé la barre bien trop haut. Qu’elle a empêché des larmes qui ne demandaient qu’à couler parce qu’elles me paraissaient indécentes à l’ombre de tes souffrances. Elle m’a fait serrer les dents là où j’aurais du dire mes peines avec ces mots précieux que tu m’avais enseignés. Et puis à d’autres moments fragiles, comme lorsque je suis assignée à résidence, comme ces temps derniers, je repense à ta petite fenêtre sur ta courette. Je réapprends l’alphabet et le voyage immobile, je me suspends à mes livres ou scrute les frondaisons à la recherche d’un doux plumage diapré. Je redessine des moutons dans des cieux plus radieux.  Et tu m’aides à franchir la marche de plus, la marche de trop, toi qui ne pouvais plus marcher. Tes souffrances n’effacent pas les miennes, elles mettent seulement en perspective celle qui m’est le plus pénible, cette privation de liberté, cette dépendance passagère.

Je remarcherai bientôt, je reprendrai ma course de gazelle, sans les couettes, plus fatigable, mais avec la même curiosité et la même soif inextinguible que celle que tu m’as inoculée lorsque je babillais sur tes jambes de plomb. J’ai encore cette chance, que tu n’as jamais eue, de pouvoir me dire que demain sera un autre jour. Un jour aussi libre que le vent de galerne qui déferlait hier.

 

 

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  4 comments for “Mon voyageur immobile

  1. Biquette
    juin 1, 2014 at 9 h 55 min

    Bonjour voyageuse temporairement immobile…

    Quelle chance d’avoir connu une personne de cette qualité, qui t’a ouvert au monde des livres…C’est tellement précieux.

    Si je compte bien, tu dois en être à peu près à la moitié de ton assignation à résidence. J’imagine que tu sautes sur des béquilles , pas encore gazelle, mais kangourou maladroit ! Pour être passée par là, je me souviens surtout des ampoules aux mains que ça occasionnait, l’avantage c’est qu’on se muscle les bras pendant que les mollets fondent !

    Bonne journée!

  2. juin 4, 2014 at 16 h 08 min

    Beau. Tout simplement beau.

  3. Teillard Nathalie
    juin 8, 2014 at 18 h 06 min

    Encore un bonheur de lecture, mais il s’agit de bien plus, un uppercut du vivre qui me saisit au plus profond.

    « Juxtapose à la fatalité la résistance à la fatalité.
    Tu en connaîtras d’étranges hauteurs. » René Char

    En douceur(s)
    N.T

  4. août 16, 2014 at 15 h 01 min

    Ravissant, Hélène.

    Lorsque notre mère est partie, en 2004, nous avons fabriqué, mes soeurs et moi, des petits signets de carton à offrir aux personnes venues lui rendre une dernière visite, avec la citation de Montesquieu:

    Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé.

    Notre mère ayant traversé son lot d’épreuves plus souvent qu’à son tour, une de ses forces reposait sur l’amour de la lecture.

    Petite, j’étais plus souvent malade qu’en bonne santé. Je suis aussi passée par l’univers des mots et de la fenêtre que tu décris si bien, et auquel nous forcent l’immobilité.

    Merci de ces tendres images.

    Johanne

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