Les petits sémaphores

coucher de soleil sur Eckmühl / photo © R.Chatain

Les petits sémaphores – texte écrit en réponse au billet de LiliSiflayme , « Colère »

Moi aussi cette conversation twittérale m’a fait cogiter ma Lili.

Voici, en vrac également, ce qu’elle a soulevé alors que je toilettais mon jardin en ce début de printemps.

Ce sentiment, je l’ai longtemps refoulé parce qu’il m’a bien souvent terrorisée gamine. Verbale, larvée dans des regards assassins, physique, visuelle, la violence, quelque soit le vecteur qu’elle empruntait pour se manifester, me pétrifiait littéralement. La violence du sentiment colère, je l’ai senti vibrer chez mon père, je la voyais lancer des éclairs, fulgurants, vite réprimés, vite camouflés, mais elle bouillait, latente, furieuse de ne pouvoir jaillir. Je l’haleinais, comme le gibier le chasseur, mais je ne la comprenais pas… Je pense que c’est elle qui l’a consumé, à petit feu, ronger de l’intérieur. J’ai mis des années à retrouver sa source, ses sources, car il m’a fallu chercher, inlassablement, remonter le chemin qu’il avait emprunté lui-même, minot, puis adolescent, jeune homme, adulte. Quand ce travail de spéléologie familiale a été terminé, j’ai pu moi-même remettre de l’ordre dans le capharnaüm que cette corde vibrante et terrifiante avait laissé dans son sillage.

La colère de mon père s’est commuée en une tristesse sans fin, inconsolable, abyssale. Je ne vais pas ici rentrer dans le détail de cette vie sacrifiée, je résumerais juste en disant que mon daddy fut un petit Saint Exupéry à qui on a sauvagement coupé les ailes. Pire, un petit Saint Ex que l’on a contraint à s’automutiler, que l’on a obligé à arracher sa rose, ses rêves de plein ciel, en utilisant des leviers puissants, que sont le sens de l’honneur, du devoir, comme celui de la culpabilité. Je crois que c’est cette colère qui lui a fait quitter notre monde, celui des vivants, celui des aimants, celui de ceux qui avancent, encore animés par le désir ou l’espérance. Parce qu’il a cru qu’il était trop tard. Trop tard pour la hurler, la laisser sourdre, volcanique et impétueuse. Sans doute parce qu’il craignait qu’elle fût si destructrice, si ravageuse pour ceux qu’il aimait qu’il a préféré lui laisser son propre coeur, son âme même, en pâture.

Avant d’être parvenue à  remonter aux origines de la colère paternelle, j’ai moi-même, par effet domino, fuit ce sentiment dès que je le sentais poindre. Si quelqu’un me blessait, intentionnellement ou non, je laissais toute la place à la tristesse et à elle seule. Comme toi, je cherchais ce qui avait pu pousser l’autre à me faire du mal. Je fouillais en moi ce qui avait pu générer de la méchanceté, de la rancoeur, du ressentiment, je cherchais en l’autre les blessures qui pouvaient les expliquer, qui pouvaient les justifier, qui m’aideraient  à oublier, à pardonner. Ou, quand les deux premiers élans ne donnaient rien de bien convaincant,  je chargeais la mule de la maladresse, de la gaucherie. Pauvre mule…

Mais jamais je n’alimentais le feu, jamais les flammes n’occupaient la place… Comme lui, je recouvrais les braises, laissant grandir la tristesse qui dévorait doucement le monde que j’avais sous les yeux.

Depuis que j’ai fait la lumière sur cette colère, bâillonnée mais palpable, chez l’auteur de mes jours, les déclics se sont enchaînés, les uns derrière les autres.

La première étape bien sûr, fut de comprendre d’où me venait cette peur viscérale de toutes manifestations colériques, de toutes traces de violence. Mon petit inconscient avait décrété que la colère était devenue synonyme de destruction intérieure. Je comprenais mon erreur et rajoutais à la formule toute colère « muselée ». J’ai compris que ce sentiment spontané était en réalité plutôt sain, salvateur, qu’il fallait le laisser fuser, qu’il était nécessaire aux deuils que nous avons à faire, qu’ils soient réels ou symboliques.

Cependant, forte de la trouille qu’elle m’avait inspirée, j’ai appris à lui laisser libre cours, la plupart du temps, sans ses atours féroces. La violence génère rarement le bon. Elle appelle la violence et elle seule. Parfois, elle résout le conflit, ponctuellement, faute de combattants valides, mais elle laisse souvent derrière elle la graine du conflit suivant.

Je ne voulais pas qu’elle me défigure. Je ne voulais pas que le mal que l’on me faisait me réduise à la loi du Talion, archaïque, ravageuse et pourtant encore si souvent évoquée pour justifier les massacres, de quelques natures qu’ils soient. De ma petite fenêtre, le mal aurait été pire encore.

Alors j’ai appris à la laisser sortir. En écrivant d’abord. En la confiant à des êtres de confiance ensuite. En la criant parfois dans le réceptacle de ma petite voiture rouge d’étudiante, couvrant mes envolées orageuses d’une musique escamoteuse. Mais je la laissais s’échapper. Enfin, je verbalisais. Je ne me sentais plus triste mais  enragée, furieuse, en colère.

Je n’ai pas pour autant cessé d’emprunter le chemin de l’introspection ou celui qui me mène jusqu’aux sources des blessures d’autrui. Se remettre en question ou comprendre sur quel point sensible nous avons appuyé pour que quelqu’un sorte les griffes ou se soustrait à notre vue est une approche qui n’en reste pas moins juste et donc nécessaire. J’ai seulement appris qu’il n’y a pas pire souffrance que celle qui n’est pas entendue, que celle qui n’est pas reconnue. Pour moi comme pour les autres.

Sincèrement, sans fard ni faux-semblants, je crois pouvoir dire que cette colère, c’est toute la genèse de ce blog. La colère. Nombre de mes colères. Celle de prendre de plein fouet le cancer en pleine tête, en plein corps, à un âge où on ne devrait se consacrer qu’à ses projets, qu’à ses enfants, qu’à ses amours, qu’à un métier que l’on a choisi par passion, à une heure où le corps ne devrait qu’exulter, s’épanouir, jubiler. La colère de me faire torturer par des traitements censés me guérir, me voir malmener, violenter, sciemment ou non, par certains soignants, pourtant censés m’aider à traverser des étapes déjà incroyablement difficiles, que ce soit sur mon parcours de cancéreuse ou sur celui de fille de bipolaire. La colère de comprendre, petit à petit, que nous sommes des centaines, des milliers dans ce cas. La colère de devoir chercher mon chemin seule, ou presque, dans la jungle de notre système sanitaire, administratif ou social. La colère de voir des coeurs aimés et soutenus fuir ou simplement se contenter de piller le lumineux qui était en moi sans jamais vouloir s’attarder sur mes désarrois, sur mes sombres angoisses.

Oui, le ton que j’emploie ici verse souvent dans l’espièglerie. Oui l’humour est pour moi, pour beaucoup de mes intimes, une planche salutaire, qui m’a permis extrêmement souvent de mettre la souffrance à distance, qui depuis mes plus tendres années, m’a servi de bouée de sauvetage, m’a aidé à mettre du pétillant là où il y avait du sordide. Il me permet aussi de mettre des mots sur des colères que bon nombre de crabahuteux ressentent sans toujours pouvoir les exprimer. Oui, la colère peut se dire sans violence.

Doucement, les années passant, ce sentiment m’a visitée de moins en moins fréquemment, s’est transformé. Grâce aux mots. Aux miens, que je dépose ici ou ailleurs. À ceux que mes proches me livrent ou à ceux des lecteurs qui les gravent dans les commentaires ou qu’ils m’envoient, petites souris, sur ma boîte aux lettres virtuelle.

Je m’agace, je joue à la rassade, je peste contre les mêmes choses, les mêmes faits ou contre les nouveaux obstacles ou nouvelles inepties qui se dressent de ci de là au cours de ma balade de terrienne, mais la rancoeur, le ressentiment, la colère ne me sclérose pas le coeur, ne me consume pas.

Pour moi, la vie n’est ni juste ni injuste. Elle est. Sauvage, magnifique, cruelle, somptueuse.

Seul l’être humain génère de l’injustice. Et plutôt que de répondre par la colère au mal que l’on me fait, je tente de panser mes plaies en cherchant à comprendre, en tentant de poser des mots entre moi et celui ou celle qui me fait souffrir. Si le dialogue ne répare pas ou si il est impossible, je passe désormais mon chemin, car même avec tout la bonne volonté du monde, on ne peut faire que la moitié de la route qui mène vers l’autre. Sa part à lui, il en est exclusivement maître. On peut lui tendre la main, la plume, le pansement, la tendresse, l’amour, il est le seul à pouvoir s’en saisir. Il est le seul à pouvoir l’offrir en retour. Il est le seul à pouvoir réparer ses propres fractures. Pour peu qu’il le veuille.

Bien sûr, les échecs laissent des cicatrices, mais ces dernières ne sont pas vaines. Elles m’aident à ne pas tendre l’autre joue pour recevoir les  mêmes gifles. Elles sont les petits sémaphores qui s’allument quand des dangers similaires à ceux qui m’ont fracassée affleurent. Pour peu que je veuille bien les regarder.

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  7 comments for “Les petits sémaphores

  1. mars 30, 2014 at 20 h 23 min

    Ma belle Hélène,
    merci d’avoir pris le temps de répondre, de te livrer, de partager ton expérience.

    J’essaie de tout mon être ces derniers temps de passer mon chemin, mais mon inconscient me renvoie cette colère à la figure, à travers des cauchemars, des ressentis qui sont terriblement pesants… Tout ça car ma souffrance n’a pas été prise en compte, n’a pas été reconnue.

    Je crois que je commence à avoir des petits sémaphores qui se présentent à moi… Mais j’ai peur que mon expérience des derniers mois les multiplie et me fasse rater des belles choses… Pour le moment, je les laisse brûler, sans tenter de les étouffer, pour me protéger.

  2. Megavivi
    mars 30, 2014 at 23 h 31 min

    je reste sans mots, car j’ai le sentiment en lisant tes lignes, de lire MA vie.
    Merci Hélène de savoir exprimer ce que je ne peux.

  3. avril 20, 2014 at 18 h 26 min

    Je suis sans voix. Et même, tu sais quoi? Tu devrais écrire un livre! Ah non, merde, c’est déjà fait!
    Bon, je reprends. Tu devrais écrire un deuxième livre!
    Des bisous.

  4. avril 30, 2014 at 14 h 41 min

    Plus je te lis, plus je t’apprécie Hélène. Et me reconnais.

  5. mai 20, 2014 at 5 h 19 min

    Magnifique texte, tomber sur ce blog un peu par hasard, lire votre description puis lire ce texte… Je suis conquise ! Bravo pour votre blog, il dégage une vraie émotion.

  6. Biquette
    mai 22, 2014 at 10 h 38 min

    Comme d’habitude tu sais mettre en mots tes maux, et je m’y retrouve aussi comme d’autres.
    Tu n’as pas écrit depuis pas mal de temps, alors j’espère que tu vas bien, je m’inquiète, je sais que si la vie est « sauvage, magnifique, somptueuse », elle est aussi « cruelle ». Alors je souhaite que tu sois dans une phase de vie somptueusement magnifique!
    bises amicales

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