Être au monde

Chaque malade atteint d’une pathologie lourde et potentiellement mortelle ou « dégradante », possède sa petite planète. Il partage plein de choses avec ses acolytes : des bonheurs, des malheurs, des souffrances, des fatigues, des moments de grâce, des changements de perspectives, des chagrins, féroces, des nouvelles rencontres, rassérénantes, et bien des expériences encore, avec, souvent, une épée à un fil suspendue, qui se balade, comme un p’tit nuage têtu, au-dessus de toutes ses pensées, de tous ses projets. Mais même si globalement, hors les murs du cabinet de son médecin généraliste, on le traite bien fréquemment comme un mouton égaré parmi d’autres ovinés, son aventure est toujours particulière, singulière.

Sur son territoire, peuplé de terriens, il devient l’extra-terrestre invisible, le p’tit bonhomme lambda, et bien rares sont ceux qui veulent se pencher sur la raideur de son auriculaire ou son besoin vital de régénérescence régulière. Les crabolandais, les malades chroniques, les handicapés, sont des envahisseurs… Ils se multiplient comme des cellules dangereuses et pour ne pas avoir peur, beaucoup de leurs concitoyens baissent les paupières parce qu’ils ne veulent pas envisager, qu’ils ne veulent pas habiter, ces autres mondes qui les terrifient…

Bien sûr, (et heureusement !), quelques énergumènes prennent la peine de construire des passerelles entre la terre et les satellites, allégeant la solitude des expatriés, qui se sentent parfois si étrangers quand ils vagabondent sur leur planète d’origine, leur terre mère.

Quand Craboland me laisse un moment de répit, que les douleurs n’occupent que les coulisses, que les rendez-vous médicaux s’espacent, qu’une petite brèche s’ouvre dans l’espace-temps, je m’y engouffre comme l’eau vive dans un puits artésien. Pour me lover dans le creuset, écouter la vie sourdre de toute part, palper de façon tangible les vibrations, écouter les bruissements, même les plus infimes, regarder à m’en arracher la rétine jusqu’aux plus discrètes déclinaisons des couleurs que toutes les vies qui palpitent ici-bas éparpillent.

Être au monde. Entièrement. L’observer vraiment, comme Lili le fait là, dans cette gare, disponible aux visages des passants inconnus, sensible aux destins qui se croisent sans vraiment s’attarder à la kyrielle des possibles. C’est, à mon sens, la seule chose qui puisse nous tenir debout : nous mettre à l’affût des richesses dont regorge la réalité qui est la nôtre. Même aux pires endroits de l’univers. Même aux plus sinistres tournants de notre histoire. De l’Histoire. Se rendre disponible à ce qui est beau. À la splendeur d’une âme, à celle de l’art (qui n’est qu’un éclat d’âme devenu autonome), à celle qui nous enveloppe et qu’on ne prend plus le temps de regarder, embrigadés que nous sommes tous par les trépidations de notre quotidien chronophage.

Capture d’écran 2014-03-26 à 19.14.43

Nous en remettre à la délicatesse, qu’elle soit d’essence humaine ou non. C’est, je pense, ce qui me rend insatiable lectrice, curieuse des méandres de l’esprit humain. C’est ce qui me fait prendre un appareil photo, battre la campagne, tenter de capter ce qu’un friselis de vent de galerne peut laisser comme ride sur mon voisin de fleuve. C’est ce qui me fait patienter au pied d’une dune de sable et d’oyats, attendant des heures qu’une colonie de veaux de mer daigne venir s’ébattre sous mes quinquets. C’est ce qui me fait entrer dans une galerie de peintures, de sculptures, c’est ce qui me plonge dans un simple arpège de musique, me  rive les yeux au sol sur les grèves, à la recherche de bois flotté, de coquillages, d’éclats de verre poli.

Être au monde. Entièrement. Ne pas laisser filer le présent, sous prétexte qu’hier était mieux ou que demain promet plus. Ne plus voir mais regarder. Ne plus entendre mais écouter. Ne plus parler. Se taire. Faire silence et observer. Faire silence et prendre la mesure. De ce qu’on ne voit plus. De ce qu’on écoute plus. Parce que les études. Parce que le travail. Parce que les enfants. Parce que la maladie. Parce que… Parce que, bien trop souvent encore, nos regards d’hommes sérieux et pressés amputent le monde de ses parties les plus lumineuses, chatoyantes, exquises, de ses plus belles douceurs.

La regarder à travers le seul prisme d’un écran (aussi plat soit-il), d’un réseau, (tout social qu’il soit), d’un journal (brillamment rédigé ou non), ôterait du panorama ce qui fait que pour moi, notre petite planète bleue est supportable.

Malgré la malveillance qui maraude, partout, matoise, ici et ailleurs.

Malgré le sordide et l’ignoble, le ridicule et l’ignorance, le voyeurisme et la bêtise, l’obscurantisme, l’intolérance, toutes ces ténèbres qui pourraient nous tuer plus sûrement que tous les cancers du monde si nous n’y prenions garde.

Être là et maintenant. Sans les regrets ni les désirs. Sans projets ni souvenirs. Sans ambitions ni renoncements.

Être au monde. Entièrement. C’est ce que j’essaie de faire le plus souvent possible. C’est ce que j’ai fait ces huit derniers jours, allant où me portait le vent et la lumière. Butinant d’âmes tendres en coeurs fougueux, de passionnés en grands rêveurs.  Pour rassembler la force dont j’aurais besoin au prochain coin du bois, là où le loup attend. Et j’ai bien fait… L’animal ne m’a pas fait patienter bien longtemps. Il somnolait dans ma boîte aux lettres. Attendait patiemment mon retour, déguisé en missive anodine. Trois petites lignes :

« Chère Madame, après deuxième lecture, les images de votre dernière mammographie ont été reclassées ACR3 par notre équipe de radiologues, ce qui nécessitera une simple surveillance rapprochée. »

Une simple surveillance rapprochée. Avec l’ombre d’une nouvelle épée sur le flanc droit. L’intact. Le seul encore épargné par les estafilades.

Il faudra bien que je finisse par apprendre à mon palpitant qu’il ne sert à rien de se dégonder dès qu’un doute s’immisce entre deux passages de météorites. Que je parvienne à faire fi de tous ces fils suspendus au-dessus de moi, que je regarde cette autre toile comme celles qui scintillent le matin de leurs perles de rosée. Comme lorsque je suis au monde…Rosée

 

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

  12 comments for “Être au monde

  1. mars 26, 2014 at 21 h 20 min

    Ben là…
    Franchement…
    Je savais que tu étais drôle, et touchante, et belle…
    Je savais que tu étais un peu folle, un peu comme moi…
    Je savais que tu aimais regarder, observer, attendre la bonne lumière au bon moment…
    Mais je ne savais pas que tu pouvais me faire pleurer.
    Tu es merveilleuse, voilà, et j’ai hâte d’être en mai pour faire d’autres balades, et papoter, et rire, et s’émouvoir de ce qui nous est commun…
    Plein de bisous tout doux en attendant les beaux jours <3

    • chwing
      octobre 7, 2016 at 13 h 01 min

      Que de mots merci pour ces mots mis aux maux!!

      merci d’avoir pris ta plume pour exprimer tout ce que l’on peut ressentir

      merci tout simplement et pleins de #HugsDeSoutiens

  2. mars 26, 2014 at 21 h 24 min

    Belle page d’une vérité rare.

    La vérité !
    Qui peut s’enorgueillir de la détenir ?
    Beaucoup pourtant la revendique comme autant de fumée qui cache la réalité.

    Être au monde , c’est réellement la seule chose qui compte .
    Tout le reste n’est que construction de notre mental.
    Mais qu’il est difficile d’être au monde et de ne pas se laisser emporter par les illusions de notre monde humain, perdant en cela même la seule chose qui compte vraiment : être, vivre l’instant présent , « Sans les regrets ni les désirs. Sans projets ni souvenirs. Sans ambitions ni renoncements. »

    Merci de m’avoir offert ce texte.

    Amicalement

  3. Organza
    mars 26, 2014 at 21 h 33 min

    Merci pour votre texte lumineux, pour votre générosité et la qualité de votre écrit. Vous lire intervient à la fin d’une journée qui me pousse à me réveiller… Être au monde, je cours après cet état depuis longtemps tout en niant ce présent. Encore merci

  4. mars 26, 2014 at 21 h 35 min

    Qu’ils sont beaux tes mots et tellement vrais ! « Etre au monde » tel qu’il est, tel qu’il se présente à nous, simple. J’aime regarder la beauté des paysages, j’aime écouter la nature, et comme toi je me cache derrière un objectif pour en faite profiter mes « acolytes ».
    Merci Hélène pour ce petit moment de bonheur.

  5. mars 26, 2014 at 22 h 13 min

    Faufile-toi sous les brins délicats des toiles d’araignées irisées de rosée…
    Suis le rayon de lumière…
    Traverse la passerelle que nous avons bricolée pour relier nos deux satellites…
    Je suis là, juste au bout…
    Une terrienne comme toi ! :-)

  6. mars 26, 2014 at 22 h 39 min

    Hier, après la lecture d’autres de tes mots, je t’ai dit que tu étais exceptionnelle et merveilleuse. Ce texte ne fait que le confirmer. Il est beau, il est touchant, il est juste. Et j’avoue m’enorgueillir d’y être citée…
    Mes bras virtuels t’enveloppent dans une étreinte pleine d’amitié et de douceur.
    De tout mon cœur,
    Lili.

  7. laurence
    mars 26, 2014 at 22 h 41 min

    et paf , l’émotion dans la tronche… je n’ose te dire bêtement « mais comment fais tu pour être si riche et intéressante en même temps et m’émouvoir » … tu me répondras que le combat est le seul choix possible, alors je ne veux pas avoir honte de te poser ce genre de bêtises… avec plein de hugs, de bises…. la flemmarde du mercredi (@lopalomita)

  8. Fred
    mars 27, 2014 at 15 h 02 min

    Magnifique texte qui me parle et me touche, superbes photos …
    Merci !!!

  9. Lambert
    mars 28, 2014 at 12 h 23 min

    Bravo et merci de m’avoir si joliment rappelé mes leçons crabuesques.

  10. mars 30, 2014 at 19 h 35 min

    Merci pour ce joli texte qui résume si bien ce que je m’évertue de faire au quotidien.
    Pour ton acr3, je ne sais pas si ça peut te rassurer, les miens, les deux sont classés ACR3, à chaque bilan, l’un des deux (ça varie) passe ACR4, biopsie et même une fois bloc et ça repasse en ACR3. Demain je m’y colle, à quelle sauce vont-ils me manger encore une fois ?
    Et j’ai hâte qu’ils en aient fini avec leurs hésitations sur le classement, les prélèvements ou tout autre imagerie pour qu’ils me laissent à nouveau profiter de mon quotidien, d’entendre les oiseaux sur la place par laquelle je fais systématiquement un détour tous les jours, de voir les saisons passées dans le square où je déjeune tous les midis pour faire le plein de nature en pleine ville… Je pense qu’on a besoin d’être connecté avec la nature, de puiser de sa force vitale pour qu’elle rejaillisse un peu sur nous, demain ils vont encore me vider les batteries mais je compte bien les recharger aussi vite que possible.
    Prends bien soin de toi
    Bisous

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *