De l’autre côté de la frontière

Capture d’écran 2014-03-02 à 14.50.05Le 25 février 2014, Martin Winckler twittait une phrase qui lui vaudra une volée de bois vert sur la twittosphère :

« La maltraitance est un viol ».

La bloggosphère ne tardera pas à prendre le relais, chaque partie voulant (ou étant invitée à) expliquer en quoi elle était d’accord ou non avec ce billet.

Martin Winckler précise sa pensée dans l’article « La maltraitance est (vécue comme) un viol »

Mlle Julls et le Dr Lebagage uniront leur voix pour lui répondre : « Le huitième argument ». KnackieSF le fera de son côté avec son article  « Viol, maltraitance et consentement ».

Ces échanges animés, c’est toute la richesse de twitter. Une phrase. 100 réactions. Mille points de vue.

Je suis bloggueuse,

twitteuse,

cancéreuse depuis 12 piges,

fille d’un père bipolaire qui a passé quasi 20 ans de sa triste vie dans les cliniques et hôpitaux psychiatriques de France et de Navarre,

petite fille d’une grand-mère paternelle qui eut plus ou moins le même parcours pour dépression sévère,

nièce d’un oncle (toujours paternel) myopathe…

(Je pourrais continuer sur quelques lignes, mais après, tu vas croire que je suis folle à lier. J’voudrais pas qu’on m’enferme. Enfin je précise : Pas chez les fêlés de l’âme. Mais chez les pétés du ciboulot, Dr Fantômette, c’est quand vous voulez).

Je fus, durant quelques années, Aide Médico Psychologique dans un centre de l’Association Française contre la Myopathie, en parallèle de mes études.

Autant dire qu’en matière de maltraitance, en tant que punching ball ou en tant que témoin, j’ai malheureusement été servie plus souvent qu’à mon tour. Un tout petit aperçu ?

Si tu débarques sur mon bloc-notes, un « résumé » pour te décoiffer les méninges : « Maltraitance ».

Si tu es un fidèle lecteur, pas besoin que je te dessine un mouton. Tu sais pourquoi je ne bêle plus et que je milite dur contre ce phénomène ; pourquoi, avec @DSirmtCom ont pourri les TL de nos abonnés depuis des mois pour que soignés, soignants, accompagnants, répondent à l’enquête du Dr Schmitt. (T’as pas répondu? C’est pas trop tard, on t’attend là).

Par contre, ce que tu ne sais pas, pisque je n’en n’ai jamais parlé ici, c’est que le viol, au sens juridique du terme (soyons précis), j’ai également donné. (oui, ma Fée Scoumoune est super compétente, ne la remercie point, elle serait capable de se sentir flattée et d’en remettre une couche). Je ne vais pas te raconter cette étape par le menu. Juste te donner les grandes lignes, pour que tu ne sois pas badigeonner d’erreur.

Je n’ai pas été violée par un pédophile, ni même par un adulte, ni même par un garçon. (Ça, je l’ai juste éviter de justesse à l’âge de 11 ans. Le gentil monsieur fut opportunément dérangé par une visite impromptue alors qu’il commençait à s’amuser avec ma culotte p’tits bateaux et que moi, je flottais dans un semi-brouillard dû à une insolation carabinée). Bon, d’accord, on est à un poil pubien de « l’attouchement sexuel », mais je n’ai pas vraiment eu le temps d’avoir peur et étais encore bien trop innocente pour imaginer que ses doigts baladeurs n’étaient pas bienveillants. C’est seulement quelques années plus tard, quand cet individu fut incarcéré pour pédophilie, que j’ai compris combien j’avais eu de la chance. Voui, voui, ça m’arrive…

Non. Perso, mon bourreau à moi, rencontré à l’âge de 6 ans, avait la tête d’un ange. Des yeux menthe-à-l’eau qui m’ont poursuivie pendant des années, exclusivement la nuit, lors de rêves récurrents. C’est le corps d’une enfant qui m’a fait subir ce que probablement on lui faisait subir à lui aussi à la même époque. Un bourreau-victime. Comme tant de bourreaux et de bourrelles. J’ai mis 35 ans à faire remonter ce visage à la lumière. 2 ans à en parler à mon Dr Des Boyaux de la Tête. Non pas parce que je n’y arrivais pas mais tout simplement par que je ne m’en souvenais pas. La cervelle des colombes effacent souvent l’insupportable. Comprendre pourquoi j’avais occulté un évènement pareil, qui a eu tant de répercussions sur ma vie sexuelle de jeune femme, de femme, fut un travail très long, douloureux, épuisant. Poser le mot « viol » sur cet épisode le fut encore plus. Voici un petit passage des notes que je prenais entre 2 séances psy à l’époque du débroussaillage :

« … Son mutisme, son regard vide me glaçaient  le sang. Non pas parce qu’ils me paraissaient étranges mais au contraire parce qu’ils me semblaient terriblement familiers… J’ai passé la plupart des dimanches de mon enfance en visite dans des hôpitaux psychiatriques, entre trois et quatre ans pour mon père et jusqu’à mes treize ans pour ma grand-mère. Ces regards qui vous traversent sans vous voir, qui effleurent le monde sans le fixer, ces corps qui se déplacent comme on s’excuse, leur silence de catacombe, je les savais déjà par cœur. Mais ils appartenaient à l’autre monde. A ce monde parallèle, inquiétant mais délimité, déroutant mais que l’on pouvait quitter et laisser derrière soi le dimanche soir. La présence de cette petite fille me racontait une histoire que je ne pouvais pas entendre. Que je ne voulais pas entendre : que les dimanches soirs ne mettaient personne à l’abri, que les clefs du gardien hospitalier ne fermaient aucune porte et que l’enfance, même l’enfance, avait une place de l’autre côté de la frontière. Que lui était-il arrivé pour tant ressembler à mes fantômes dominicaux ? Comment pouvais-je  être la seule à avoir les yeux crevés par l’évidence ? Pourquoi  cette souffrance, contrairement à toutes celles que j’avais rencontrées, provoquait en moi une telle révulsion ? Je n’en savais rien  et ne voulais  surtout pas avoir de réponse. Je la fuyais donc comme la peste. C’est tout. Mais les grands étaient bien trop occupés par leurs affaires de grands pour prêter la moindre attention à ce ballet d’esquives… »

Voilà. Tu sais maintenant pourquoi, (si tu as bien fais tes devoirs en lisant au préalable le billet « Maltraitance » avant ces quelques souvenirs d’enfance) ces mots « viol » et « maltraitance » sont au coeur de mon intime. Pourquoi ils ne peuvent qu’accrocher mon regard quand il passe devant mes binocles de mamie précoce.

Et pourtant, le tweet de Martin Winckler ne m’a pas fait bondir. Non. Toute mon âme a même plutôt opiner du chef, calmement.

La seule chose qui me soit venue à l’esprit en le lisant, ce sont les séquelles indélébiles (bien que réparables) que génèrent ces deux types d’expériences traumatisantes.

Pourtant, comme Mlle Julls, ma formation (de linguiste, ma spécialisation en philologie), a plutôt fait de moi une violeuse de mouche quand il s’agit de l’utilisation adéquate de chaque mot, et je pense, comme A.Camus, que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Mes pauvres étudiants en savent quelque chose. La réponse qu’elle fait en duo avec le Dr Lebagage, celle de @knackieSF, je les comprends totalement. D’ailleurs, si tu veux passer un magnifique moment, très sportif pour tes neurones, à essayer de comprendre tout ce qui se cache derrière un seul substantif, tout ce qu’implique son mésusage, je t’invite à regarder la série des 6 vidéos suivantes, dans lesquelles Éric Fiat décortique ce terme si galvaudé de « Dignité ». C’est brillant, drôle, instructif : tout sauf ennuyeux. (Merci encore une fois à @GeluleMD de me les avoir faites découvrir).

Vidéo N°1 La dignité – Introduction (1/6)

Vidéo N°2 La dignité – Conception bourgeoise (2/6)

Vidéo N°3 La dignité – Conception chretienne (3/6)

Vidéo N°4 La dignité – Conception kantienne (4/6)

Vidéo N°5 La dignité – Conception relationnelle (5/6)

Vidéo N°6 La dignité – Conception moderne (6/6)

Que l’ont soit d’accord ou non avec une phrase, une formulation, un mot, un concept, j’aimerais que les interlocuteurs, les jouteurs, aient toujours cette élégance. Qu’ils respectent le point de vue différent, que les réponses soient dans la nuance, que l’argumentaire ne s’accompagne ni de mépris ni de condescendance.

Tel ne fut pas toujours le cas dans les interpellations ou critiques twittérales de cet épisode. J’ai vu passer des « Le Winckler » , « WTF », « populiste », « on dirait une mamie gâteuse » et j’en passe. Pour des personnes qui débattent « Éthique, Morale, Respect, Maltraitance, Violence médicale, Viol », j’ai juste trouvé ça un p’tit peu too much : le contredire impliquait-t-il l’utilisation de tous ces noms de ziozios ? Appelait-il tous ces procès d’intention(s) ? J’en doute. Et quelques soient les erreurs et/ou approximations de son article, j’ignore comment cette violence verbale, ces insultes larvées ou explicites peuvent faire avancer le schmilblick. Mais bref disait Pépin. :roll:

Pour ma part, j’avoue humblement que je me fous un peu de cette tempête dans ce verre d’eau, quelques soient les maladresses des uns ou des autres. Car une seule chose me saute aux yeux quand je lis ces différents intervenants : ils ont un point commun qui me va à merveille : ils sont en lutte. En lutte contre la violence médicale tout court, qu’ils y perçoivent « un viol » ou non . Du moins avec leurs claviers. De toute la force de leur mots. Je ne suis pas dans leur bureau, In Real Life, pour voir quels actes concrets ils posent tous les jours pour la faire reculer, mais je leur suis déjà reconnaissante de mettre un point d’honneur à dénoncer tout ce qui les révulse dans la « prise en charge » (en voilà une d’expression qui me fait toujours sourire jaune) si souvent défaillante des patients, qu’ils parlent de non-bientraitance ou de maltraitance, qu’ils dénoncent des noms qui ont pignon sur rue ou des lambdas, des pratiques courantes (et néanmoins urticantes) ou des faits aussi rarissimes que gravissimes. Les voir s’écharper entre eux me désole. Je préfèrerais largement que les soignants consacrent toute leur énergie à ce combat de tous les jours sans se tromper de cible, même si je comprends les réserves de chacun, et que tous n’utilisent ni les mêmes moyens, ni les mêmes termes pour ce faire.

Il y a peu de temps, j’introduisais un grand bémol dans une conversation portant sur la maltraitance sur Face de Bouc. Je disais que l’hosto, le système, la pénurie de personnel, la logistique de merde, le manque de communication, la sacralisation du satané « protocole »  etc.  étaient parfois à l’origine de la maltraitance, ou du moins extrêmement souvent de la non-bientraitance. @Babeth_auxi , réagissant avec son intégrité habituelle, me répondit :

« c’est un débat qui n’en finira jamais hélas. Perso je reste persuadée que le manque de moyens a bon dos : être humain, ça ne prend pas plus de temps qu’être maltraitant. »

Oui, Babeth, c’est juste que cela n’arrange pas la sauce. Un soignant mal dans ses conditions de boulot sera forcément plus enclin, pour le moins, à la non bientraitance. J’ai rencontré plus de soignants bientraitants que maltraitants, (heureusement!) et pourtant, ils ont réussi quand même à m’en faire voir de toutes les couleurs. Parce qu’ils courent, parce que le temps, c’est un des paramètres essentiels à la qualité d’un soin, d’une bonne écoute, d’une bonne analyse, d’une bonne anticipation. On ne peut pas demander la lune à un citron pressé, parfois mal payé / mal reconnu / houspillé par une hiérarchie comptable/ écrasé par des charges financières / harcelé par une URSSAF plus con qu’elle (la lune. Suis un peu !) / sans formation continue satisfaisante ou lâché seul au monde dans la jungle de la formation diplômante / harassé par des amplitudes horaires terrifiantes / excédé par des RTT imprenables / des vacances écourtées / des heures sup impayées,  etc. On ne peut pas exiger en permanence d’un être humain qu’il soit constamment vertueux sous prétexte qu’il a choisit une carrière qui implicitement rime avec bientraitance, tout en le maltraitant quotidiennement dans sa vie professionnelle. Nous ne sommes pas des machines. On ne peut pas non plus demander l’impossible à des milliers de soignants, formatés formés par des institutions / enseignants qui ont l’air d’accorder beaucoup plus d’importance à la technique qu’à la clinique ou qu’à l’humanisme, et ensuite leur reprocher d’être dépourvus de valeurs qu’on ne leur a pas transmises, sur lesquelles on fait si peu cogiter nos p’tits carabins en culottes courtes…

Et personnellement, que je tombe sur de fieffés argoulets, dans la vie ou sur la toile,  ou que je subisse juste des violences non intentionnelles sur mon parcours de patiente, c’est toujours vers les politiques que j’ai envie de me tourner et de hurler :

« Mais que faîtes-vous ? Vous, les décideurs ? Vous les législateurs ? Vous le Conseil de l’ordre ? Vous les ARS? Vous la Faculté de médecine ? Vous les Docs médiatiques ? Vous les journalistes spécialisés sur les questions médicales ? Que faîtes-vous donc, concrètement, pour limiter la casse de nos parcours déjà si douloureux ?

Je sais bien que chaque corps de métiers, chaque formation politique possèdent ses Don Quijote et Quijota, purs et sensibles aux injustices de ce bas-monde, mais le gros de la troupe, à part proférer de jolis discours, soigner la façade, arrimer ses petits privilèges à force de compromis ou de prise d’intérêts personnels, préparer ses prochaines échéances électorales, et dormir sur ses centaines d’oreilles en ricanant cyniquement du panurgisme ambiant (qui arrange si bien leurs affaires) ? Mais que fait-elle donc ?

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  4 comments for “De l’autre côté de la frontière

  1. mars 3, 2014 at 14 h 27 min

    Hélène,
    Encore une fois TES mots ont fait mouche et m’ont touchée particulièrement.
    Je n’ai pas les mêmes expériences de vie (la fée Scoumoune est joueuse, elle aime la diversité) mais j’aurais pu écrire à peu près la même chose sur l’emballement « twittesque » après le tweet de M. Winckler.
    Merci donc pour ce magnifique billet et surtout un immense merci pour la découverte d’Eric Fiat. J’aurais tant aimé avoir de pareils cours de philo au lycée!

  2. Biquette
    mars 5, 2014 at 22 h 31 min

    Je suis particulièrement touchée par tout ce qui touche à l’enfance, sans doute parce que à l’age de 8 ans j’ai découvert qu’un adulte pouvait se servir du corps d’un enfant pour son plaisir à lui… Evidemment un proche, quelqu’un que j’aimais et qui m’a abusée.
    Destructeur.
    Il en a fallu des séances de psy beaucoup plus tard pour accepter de vivre avec « ça ».
    Je me dis que le cancer du sein, la leucémie, c’est encore « ça » que je paie.
    Parce que je ne suis pas comme tout le monde, je suis « de l’autre côté ».
    Mais je ne me laisse plus maltraiter, je fais front, je me bats comme une lionne. il en faut de l’énergie!
    Alors, Hélène, j’aime voir des femmes comme toi, qui ont les mots et qui se battent contre tout ce qui opprime, malmène et maltraite!
    Amitiés sincères!

  3. tamain
    mars 11, 2014 at 17 h 49 min

    Demain est le jour de ton anniversaire,que cette force naturellement présente et juste dans tes mots continue à t’ aider et à faire avancer les coeurs et les corps meurtris(et les esprits de ceux qui nous gouvernent)
    Puissent ils te lire!!

    Essaie de passer un bon moment festif avec tes amis et mange un bon gâteau si tu le peux!!!

  4. Megavivi
    mars 15, 2014 at 19 h 27 min

    Oh Hélène, je lis ton magnifique test et je suis en larmes. Comme Biquette, tant de saletés revenant à la surface… Lorsque j’ai eu ce cancer je me suis également posé cette question : faut il encore payer, et pourquoi si cher. Bien sur les années psy, m’ont fait comprendre que nous ne sommes pas coupables mais bon… la vie d’adulte en est saccagée de toutes façons. Et ça continue encore et encore, comme dirait Francis. Et lorsque tu parles de l’univers psy que tu as connu enfant, les sanglots ne peuvent plus s’arreter.. J’ai eu un papa bipolaire aussi, mais qui a lutté comme un lion pour faire la nique à la maladie et surtout, ne pas être incarcéré comme sa maman ( ma grand-mère paternelle donc) que les toubibs de l’époque ont considérée comme folle à lier, alors qu’elle n’était que dépressive. Elle a passé 35 ans en prison psychiatrique comme je le dis souvent, et elle y est décédé à 53 ans, son cœur ayant lâché après toutes ces années de souffrance et d’absorption de psychotropes en tout genre certainement pas adaptés à l’époque. Bref toute cette maltraitance me donne la nausée. Et en ce qui me concerne je suis en pleine bataille contre mon onco et mon généraliste qui me balance sans arrêt les restrictions de la sécu, pour une IRM, un scanner. Bref j’en ai marre de devoir faire leur boulot et batailler 2 heures comme avant-hier pour avoir mon IRM plus rapidement que dans les 2 mois prévus. J’ai gueulé ça a marché mais bon sang, c’est à nous de faire tout ça??? Merci Hélène je lirais les liens plus tard, je n’ai pas suivi le truc car je suis en plein contrôles trimestriels et pas trop la pêchue, mais promis je m’y colle bientôt. Bisous doux :)

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