Une Dame « courage petit b »

Rachel CampergueMon dernier post « coup de gueule » m’a fait rerereréfléchir à la notion de courage. Un mot utilisé, galvaudé et que j’entends trop souvent depuis une décennie. Alors, j’ai repris mon petit dictionnaire virtuel et j’ai lu ça :

2. [Le courage dans des situations morales]

a) Qualité de caractère d’un individu, qui le rend prêt à réagir positivement devant une situation morale difficile.Synon. constance, persévérance; anton. hésitation.Son caractère avait une sorte de raideur et d’impatience qui tenait à la force de ses sentiments (…). Âme élevée, courage grand (Chateaubr., Mém.,t. 2, 1848, p. 27):

5. … il faut trouver tous les matins en soi la même dose du courage le plus rare et en apparence le plus aisé, le courage du professeur répétant sans cesse les mêmes choses, courage peu récompensé. Si nous saluons avec respect l’homme qui, comme vous, a versé son sang sur un champ de bataille, nous nous moquons de celui qui use lentement le feu de sa vie à dire les mêmes paroles à des enfants du même âge. Le bien obscurément fait ne tente personne. Balzac, Le Médecin de campagne,1833, p. 55.
♦ Courage personnel; courage d’esprit. Maîtrise de soi qui permet une attitude calme, réfléchie :

6. Ce fut une honte pendant un certain temps de rester là où étaient le roi et la France. Il fallait un grandcourage d’esprit et une grande fermeté de caractère pour résister à cette folie épidémique qui prenait le nom de l’honneur. Mon père eut ce courage, il se refusa à émigrer. Lamartine, Les Confidences,1849, p. 33.
b) Fermeté de l’esprit qui permet de saisir et soutenir des idées hardies, audacieuses. Le succès de Talma commença par de la hardiesse; il eut le courage d’innover, le seul des courages qui soit étonnant en France(Stendhal, Souv. égotisme,1832, p. 97).

SYNT., EXPR., Courage d’opinion. Aptitude à affirmer ouvertement ses opinions et à les maintenir malgré l’hostilité générale. Je suis brave, j’aime assez voir les choses en face. J’ai le courage de mes opinions, moi! (Goncourt,Journal, 1859, p. 673).
c) Effort fait sur soi-même pour résister à une épreuve, combattre une répugnance ou reconnaître une vérité désagréable. Cette demoiselle a le courage de son infamie, tandis que, moi, je suis une hypocrite qui devrait être fouettée en place publique (Balzac, Cous. Bette,1847, p. 180):

7. Quant au courage moral, si supérieur à l’autre, la fermeté d’une femme qui résiste à son amour est seulement la chose la plus admirable qui puisse exister sur la terre. Toutes les autres marques possibles decourage sont des bagatelles auprès d’une chose si fort contre nature et si pénible. Stendhal, De l’Amour,1822, 

Quand on me répète à l’envi, parce que je suis malade, que je suis courageuse – quand je vais au boulot, que j’élève mes gosses seule, que je retape ma chaumière délabrée – je ne sais jamais si on me parle du « petit a » ou du « petit b ». Dans ce contexte, le mot prend le caractère héroïque du « petit b », que je refuse. Le « petit a », on pourrait le dire tous les jours à tous ceux que nous croisons, sans distinction. Il en faut pour vivre tout court. Quand on le perd, ce « petit a », on s’isole en HP ou on se pend. C’est le courage ordinaire que tout être humain possède à des degrés divers. Alors forcément, revenus 3 fois par jour, j’ai l’impression que cela sonne « extraordinaire », « héroisme » donc… « petit b » et cela m’agace, car à mon sens, même le malade pugnace et batailleur n’en est pas plus pourvu que ses voisins juste parce qu‘il est cancéreux…

J’ai balayé ma mémoire pour essayer de rassembler les personnalités qui répondent à ma conception du courage « petit b » : j’y ai retrouvé, sans ordre de préférences ou chronologique (une liste forcément très incomplète et hétéroclite), Bartolomé de la CasasSimone de Beauvoir, Simone Veil, Robert Badinter, Lucie Aubrac, Nelson Mandela, Martin Luther King, Rigoberta Menchú, Les Justes,  Helen Keller, Virginia Hall, MalalaNellie BlyIrène Frachon, mon ex beau-papa (engagé volontaire avant même sa majorité pour le débarquement de la guerre 39-45, ma Nadine, ma Gégé.. Ils ont un point commun. Ils l’ont tous fait : Nager à contre-sens, se dresser contre la foule hurlante, contre les pouvoirs en place, contre l’opinion publique, contre des dogmes acceptés par tous et depuis belle lurette, sortir des sentiers battus et rebattus, quitte à en payer un tribut exorbitant, et qui n’ont comme moteur que leur conscience, leurs valeurs humanistes, leurs intimes convictions, les causes qu’ils défendent. Donc je suis courageuse « petit a ». Comme Madame Bertinotti. Comme tous les crabahuteurs du monde, comme le genre humain  ;-) . Moi, Madame Bertinotti, je lui accorde un courage « petit b » parce qu’elle a défendu comme une lionne le « Mariage pour tous » devant des hordes de « veilleurs » (sic) rétrogrades et ultra-conservateurs. Cancéreuse OU PAS. Vous suivez???

Curieusement, je n’ai jamais eu cet adjectif (petit b) à l’esprit quand j’ai pensé à Bernard Giraudeau, à Lhasa de Sela, qui ont, bien que cancéreux, continué à bosser. Eux, je les ai admiré d’abord pour ce qu’ils faisaient de leur vie et ensuite, pour le premier, en raison de son agonie active, militante et pédagogique, la seconde pour sa petite mort discrète, pudique, loin des strass de son métier, cohérente jusqu’au bout de son silence.

Et puis, et puis… Par associations d’idées, j’en suis venue à me taper le front ! Mais bon sang mais c’est bien sûr ! Je parle d’une Dame dans mes posts antérieurs, mais je n’ai jamais mis en ligne l’article que j’avais en chantier sur son livre, happé, comme bien d’autres billets, par la broyeuse des soins. Alors je répare cet oubli de suite.

Elle fait partie de ces personnes « courage petit b » qui, d’un seul coup d’un seul, petite fourmi besogneuse, consciencieuse, cogiteuse, pugnace, prend son bâton de pèlerin pour aller enquêter, fouiner, déterrer des cadavres, soulever des lièvres, sur une question qui la turlupine depuis un moment dans sa vie de professionnelle, dans sa vie de citoyenne, dans sa vie de femme tout court.

Si il y a bien un courage que je respecte au plus au point, c’est celui-là. Monter au front avec ses idées révolutionnaires, ses petits bras et comme seul bouclier, sa seule volonté farouche de déciller les yeux collés à la glu. Et il en fallait pour mettre un coup de pied dans cette fourmilière là. Avec son CV de kiné, aller se plonger dans l’arène du panier de crabes que représente le sérail qui a pignon sur rue pour causer dépistage systématique du cancer du sein en France, fallait oser !

Il fallait d’autant plus oser qu’il était immanquable aussi de provoquer la furie de bien des patientes, de certaines associations qui les défendent (ou du moins essaient de le faire avec toute la bonne volonté du monde) en lançant un tel pavé dans la mare.

Nager à contre-courant dans un sujet qui fait globalement consensus « pour le bien des femmes », avec pour adversaires des institutions étatiques, des médecins médiatisés et reconnus (dans le sens « qu’on reconnait », label « vu à la télé »),  des associations puissantes, des lobbies industriels gigantesques, militer contre la vague rose des marronniers d’octobre, tenter de planter une épine dans les pieds des gros dodus qui s’engraissent sur le dos du cancer en surfant sur la peur qu’il génère, oui, c’était bigrement gonflé.

Avant de lire son bouquin, je faisais partie des moutons de panurge (bien conditionnée et par les médias et par la maladie qui m’avait télescopée dès l’âge de 32 ans) qui aurait d’ailleurs volontiers milité pour un abaissement de l’âge du dépistage systématique à 40 ans. Comme Martine Bronner, il m’a fallu du temps, des allers-retours douloureux dans mes réflexions, du recul, pour parvenir à comprendre que la parole de Rachel Campergue est une de ces voix qui sortent du bois, envers et contre tous, pour sonner l’alarme (lisez son papier sur la question, je ne pourrais mieux exprimer la complexité d’une telle prise de conscience). Les lanceurs d’alerte sont généralement plus que malmenés quand résonnent leurs trompettes discordantes, qui plus est quand ils traitent de sujets qui brassent des monceaux de piécettes sonnantes et trébuchantes. (cf l’accueil réservé à Irène Frachon sur l’affaire Médiator  ). Et sans être armée de son livre « No mammo » et des divers commentaires élogieux que quelques voix estimées ont osé divulguer, honnêtement, je ne sais pas si j’aurais trouvé la gniaque nécessaire pour à mon tour faire mon petit boulot d’info, sur le blog, avec les patientes avec qui je dialogue en direct ou avec mon entourage.

Chapeau Madame. Je laisse les autres parler du contenu de votre magistrale enquête. Moi, aujourd’hui, j’avais juste envie de parler de vous.

« No mammo » vu par le Formindep

« No mammo » vu par Philippe Nicot

« No mammo » vue par Martine Bronner

« No mammo» vu par Docdu16 

Billets du blog liés :

Le canardage des marronniers

We have a dream

Le site internet de Rachel Campergue

Une autre voix de patiente sur le dépistage : Toute sa catégorie Dépistage

Et ailleurs sur la planète :

Pink Ribbon Blues

The Telegraph

Dailymail

Et si si si, il y a certains pays qui ne renoncent pas au dépistage organisé, MAIS qui pensent que les femmes pensent ! Incredibeuuule !

 

 

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  1 comment for “Une Dame « courage petit b »

  1. novembre 27, 2013 at 20 h 38 min

    J’ajouterai à votre liste Bashung, c’est je crois celui qui m’a le plus impressionné. Merci pour ce joli billet et votre « courage petit b » ;)
    Biz

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