Primum cogitare

medecin[Deux  des premiers posts de mon premier blog, fondus en un]

La première tentation, devant la complexité de la maladie, devant l’étendue de votre ignorance, va être de confier, les yeux fermés votre bébé crabus à ces hommes, ces femmes, qui ont consacré des années entières de leur vie à tenter de dominer la bête. Chimiothérapeutes, radiothérapeutes, chirurgiens, anesthésistes, radiologues et autres Docs en -ogue, généralistes, vont se succéder à votre chevet [ce(s) dernier(s) d’ailleurs plus souvent qu’à leur tour !].

Vous allez avoir tendance à oublier que vos esculapes ne sont que de simples mortels, que malgré leurs connaissances, ces hommes, qui ont tant sacrifié pour atteindre le sommet du mont olympe ne l’ont peut-être pas fait pour de nobles raisons, qu’ils ont leurs travers, leur failles, leurs limites,  que comme dans toutes les professions, que comme partout, vous y rencontrez  une grande majorité de passe-partout, une bande non-négligeable de gros …biiiiiiiiiiiiiiiip….. et une petite poignée de grands messieurs et de grandes dames. (A priori, c’est surprenant, vu la « présumée » vocation de départ, mais bon, n’oubliez pas que MÉÉÉDECINE, c’est aussi une voie royale pour les longues-dents, les amateurs de pépettes, de gloire, de fortune, de pouvoir, de technique pure, bref, de trucs qui n’ont pas grand chose à voir avec la philanthropie…). Comme pour les profs dans l’Éducation Nationale, leur mode de recrutement favorise largement le succès des profils bûcheurs, rats de bibliothèque, mémoires d’éléphants, puits de sciences, les esprits compétition-premier-de-la-classe, sans vraiment se préoccuper de leurs motivations, de leurs aptitudes à gérer le relationnel, les situations de crise, sans savoir si leur capacité d’empathie, de pédagogie, de vulgarisation, de transmission, d’auto-critique, d’écoute, d’analyse est compatible avec le public auquel ils auront à faire tout au long de leur carrière. Sans même se préoccuper s’ils ont la moindre connaissance de la complexité des âmes qui, volontaires ou contraintes et forcées, s’en remettront à eux pour des sujets qui conditionneront une grande partie de leur existence, présente ou à venir.

Comme dans le sérail du mammouth, certains sont des êtres merveilleux, qui savent allier au savoir l’intelligence émotionnelle et l’art de la pédagogie. D’autres sont de véritables argoulets, froids, muets, passionnés par leurs tubes à essai, leurs statistiques, leur dictaphone, leur téléphone ou pire encore, leur portefeuille (si si si, j’ai moi-même croisé ce type de spécimens si attachants…)

Il est évident que vous ne pourrez pas vous passer de leur aide, de leur savoir, de leurs compétences, mais rien ne vous oblige à rester dans le monde des néophytes qui subissent leurs  jaspinages scientifiques ni à boire leurs propos comme paroles d’évangile.

Votre premier boulot de patient va consister à apprivoiser leur langue étrangère, rugueuse, hermétique et mystérieuse. Le jargon médical est obscur pour qui ne fait pas partie du « sein des seins ». Certains praticiens ont une fâcheuse tendance à ne pas vouloir utiliser le décodeur lors de leurs consults, ont parfois même tendance (par flemme, par condescendance, par protection ou autres prétextes plus ou moins fallacieux) à faire de la rétention d’informations : donc, n’hésitez pas à questionner, à exiger des réponses claires, lisez, allez fureter du côté des publications officielles, surfer sur des sites sérieux, croisez toutes vos infos. Il existe une charte du patient (La charte de la personne hospitalisée ), consultez-la et sachez rappeler son existence aux médecins qui joueraient trop aux grands mystérieux à votre goût. N’acceptez pas les « c’est trop compliqué », les « oh là là, ce serait trop long… » et autres sentences du même acabit.

Ce cancer vous appartient. Il fait partie de VOTRE histoire, de VOTRE corps. L’adage dit qu’il faut « connaitre son ennemi pour mieux le combattre ». J’en suis convaincue même si j’admets tout à fait que certain(e)s patient(e)s éprouvent au contraire le besoin de n’en rien connaître de peur de paniquer plus encore, qu’elles/ils puissent penser, souvent à tort, qu’elles/ils n’ont pas assez d’aptitudes pour comprendre leur mal. Mais sachez que quand il s’agit de votre corps, de votre vie, de votre survie, il est étonnant de voir à quel point la soif de savoir rend les choses plus simples à assimiler (Perso, mes progrès en SVT depuis ma classe de terminale sont spectaculaires. Bon, il faut dire que je partais de loin  ;-)  ) . D’ailleurs, je suis convaincue – je le constate tous les jours avec mes étudiants quand j’ai la chance de travailler – que l’on peut, avec des mots simples, expliquer des choses extrêmement compliquées à qui a envie d’apprendre. Laisser le malade s’approprier sa maladie quand il en fait la demande, c’est aussi lui donner des clefs pour se battre et (insensécroyable!), un médecin peut parfois apprendre des choses de la bouche de son patient pour peu qu’il tende l’esgourde. Alors si votre souhait, c’est d’avancer en tandem, comme un des membres actifs d’une équipe bicéphale, exigez des réponses à vos questions et si votre toubib reste indécrottablement fermé, eh bien changez-en ! On est pas chez le véto : « L’éducation » (partenariat ?) thérapeutique fait partie des missions de vos soignants. (Si si si, les Plans Cancer se succèdent et n’arrêtent pas de le dire. Et moi, je crois tout tout tout ce que les Plans Cancer racontent..)

Vous avez désormais la possibilité d’obtenir extrêmement facilement votre dossier médical complet, vous pouvez à tous moments demander votre transfert de dossier dans n’importe quel autre établissement, vous êtes en droit de refuser un traitement, une opération. Une blouse blanche, ce n’est pas le signe extérieur de la toute-puissance de celui qui la porte. C’est juste le costume que portent des alliés potentiels (à la base pour ne pas se salir, comme le cuistot hein) extrêmement précieux, que dans le meilleur des cas vous allez CHOISIR, et dans le pire SUBIR!

Si vous observez, si vous subissez des choses qui vous semblent intolérables, n’hésitez pas à en référer à la CRUQ : là aussi, la démarche est simple et les effets secondaires désirables (Les docs n’aiment pas que les patients leur remontent les bretelles, mais ils aiment encore moins quand c’est leur propre corporation qui leur agite le carton rouge sous le nez). Les copains/copines, chroniques et associés, qui vous succéderont pourraient éventuellement bénéficier à l’avenir des améliorations que votre intervention est susceptible de faire apparaître… Mais là, comme à la supérette, faite preuve de discernement. Ce n’est pas le client qui est roi, c’est le patient. Primum cogitare !

Lorsque l’on tombe pour la première dans la marmite de Craboland, après un véritable moment de sidération, la peur, que dis-je, l’angoisse, le désespoir, la révolte, l’abattement viennent tour à tour vous mettre le myocarde et les synapses à l’envers. Puis tant bien que mal, on rassemble ses forces vives afin d’entamer un douloureux chemin, parfois long et souvent semer d’embûches : les pièges et les chausse-trappes, les voyages de charybde en scylla, les choix à faire entre la peste et le choléra, les questions qui se dédoublent à l’infini, celles qui restent et resteront sans réponses, celles dont on n’aime pas les réponses, celles que l’on voudrait poser, celles que l’on oublie, celles que l’on crie dans le vide… Les deuils physiques, psychiques, les fractures amicales, amoureuses. Les rencontres lumineuses, les mains tendues que l’on n’attendait pas. Les remises en questions, personnelles, professionnelles. Les emmerdements administratifs, financiers, organisationnels. L’angoisse de vos proches, leur sous-investissement, leur sur-investissement, leurs fuites, leur douceur, leurs douleurs. Votre rapport au temps, votre notion de l’essentiel, vos besoins fondamentaux ….

Tout, absolument tout bouge en vous, autour de vous et l’entourage comme vous même avez un temps d’adaptation qui suit sa propre logique dans ce maëlstrom titanesque.

Bien que balloté comme une coquille de noix, il faut bien pourtant que le navire tienne le cap. Et une kyrielle de sirènes vont pousser leur chansonnette autour du capitaine : de petites voix melliflues, insidieuses, qui vont vous suggérer de déléguer, d’abandonner la barre à un membre de l’équipage que vous estimerez parfois plus apte que vous-même à prendre les décisions cruciales.

Pourtant, c’est votre bateau, votre croisière, votre projet, votre cap, et les choix qui seront faits, dans cette tempête-là, vous serez le/la premier(e) à en subir les conséquences.

Alors oui, bien qu’épuisé, éreinté, terrifié, découragé, il va falloir, dans cette aventure incroyable, parfois longue, immanquablement harassante psychologiquement, apprendre à apprivoiser les éléments qui se déchainent et veiller, malgré tout, à rester maître des lieux.

Une gageure …

 

 

 

 

 

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  2 comments for “Primum cogitare

  1. bernard
    novembre 20, 2013 at 18 h 34 min

    Je suis d’accord avec toi … voici 2 exemples qui disent la même chose :

    • Visite éclair d’un chef de clinique en cardiologie… et l’éducation thérapeutique

    La visite du samedi matin, dans le service, est la dernière de la semaine assurée par les médecins du service avant que « le service de garde » ne prenne la relève. L’interne, avec un externe, effectue la visite des patients et le chef de clinique passe en fin de matinée pour épauler l’interne pour les cas complexes…bref la routine du samedi matin.
    Sauf que ce jour-là, point d’interne… Vers 10h30 le chef de clinique arrive (pas de vacances hein! il était sur le pont depuis 7h … « Ecoute Bernard, me dit-il, ma femme rentre de la maternité aujourd’hui … oui c’est mon premier … oui un garçon … alors cette visite on la fait express et je passe le quasi week-end à la maison … et hop! c’est parti ».
    Arrive le tour de Monsieur Homme qui sort aujourd’hui, la quarantaine, dont le côté vasculaire a été mis à rude épreuve par son mode de vie et qui sort ce jour … blabla médical sur son dossier, explications en français pour le patient; bon, lui dit-il en tendant la main, avez-vous quelque chose, une explication… n’hésitez-pas! Et les questions sont venues, un torrent de questions, il s’est assis sur une chaise, à côté du patient et y a répondu pendant 1/2 heure!
    Finalement la visite s’est terminée à 15h … il y avait visiblement beaucoup de questions ce jour-là.

    • Et de l’autre côté, l’angoisse des médecins : « les patients en savent plus que moi »

    C’était la rentrée universitaire à la faculté de médecine de … .
    Comme tous les ans, une rencontre étudiants-médecins est organisé avec un thème et un invité : « le leadership  » ce jour-là.
    Dans la salle, un médecin généraliste, au trois-quart de son parcours professionnel, prends la parole et exprime son angoisse face aux patients qui en savent plus que lui à cause d’internet, qui se sent dépossédé et qui exprime son mal-être face à des patients qui ont les outils pour chercher, comprendre… bref, la peur d’être pris en défaut.
    … pas très sûr que ce médecin participe à l’éducation thérapeutique de ses patients !

    De la place où je suis, externe en DCEM2, je peux effectivement confirmer que les patients veulent savoir pour mieux se prendre en charge; ils veulent comprendre pourquoi…et on peut leur répondre.

    Pour terminer juste une phrase très significative d’un chef de clinique « Bernard, ce n’est pas juste, c’est nous qui posons le diagnostic, c’est nous qui mettons en place le traitement, c’est nous qui guérissons … et c’est à toi, l’externe, que les patients adressent des remerciements chaleureux; j’ai encore un message de Mme Dame qui te remercie pour la qualité des soins que TU lui as prodigué » !!! Dit bien sûr avec le sourire (ok pour info j’ai au moins 15 ans de plus que lesdits chef de service :-) )

  2. jean michel benattar
    novembre 21, 2013 at 6 h 05 min

    Magnifique, tout est dit sur le colloque singulier médecin-patient. Votre article devrait accompagner toute consultation d’annonce de cancer. il faudrait trouver un moyen (association?) que tous les patients (citoyens) soient informés des droits du patient.

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