Maltraitance

papaEn 2011, année proclamée « année du patient », j’ai eu l’occasion d’entrer en contact avec le Dr Michel Schmitt. En effet, celui-ci, chargé de mission par le gouvernement de l’époque, organisait une enquête nationale sur la bientraitance à l’hôpital. Étant cancéreuse depuis 2002, ayant arpenté les couloirs de ce lieu comme un lion dans sa cage, je ne pouvais qu’être interpelée par ce sujet qui petit à petit est devenu central dans mon existence. Malheureusement, ce terme de « bientraitance » s’est définit bien souvent en creux pour moi, car pour  m’en forger une idée toute personnelle, il m’a d’abord fallu, à moult reprises, en passer par la notion de maltraitance, involontaire ou non. Le Dr Schmitt, infatigable combattant sur ce terrain, m’a recontactée pour une nouvelle enquête sur le thème. Avec un ami twitos, @DSirmtCom , nous battons la campagne des réseaux sociaux pour qu’un maximum de questionnaires soient retournés à l’intéressé. C’est au cours d’échanges riches à ce sujet que @Babeth_auxi a émis l’idée aux bloggueurs de sa TL, soignants ou soignés,  d’écrire des billets sur le thème de la maltraitance. J’apporte donc ici ma contribution à ce travail de réflexion collective. Faire un choix pour illustrer ce qu’un patient peut subir à l’hôpital sur un parcours comme le mien fut chose ardue tant la liste est longue. J’ai choisi ici de ne retenir que ceux qui m’ont le plus marquée en tant que cancéreuse car un inventaire à la Prévert serait fastidieux et impossible à retranscrire. Je vous renvoie donc aux billets déjà rédigés sur ces moments particuliers, marqués au fer rouge dans ma mémoire de valétudinaire patentée :

Pourtant, bien que peu épargnée en tant que patiente au cours de ces 12 dernières années, je crois que les maltraitances qui m’ont le plus chavirée, le plus traumatisée, sont celles que j’ai eu l’occasion de subir en tant que proche de patient.

En effet, je suis la fille d’un père bipolaire. Ce dernier est tombé malade alors que j’avais 18 ans. Il avait des antécédents de dépression sévère, mais sa rechute en 1998 l’a fait basculé dans une pathologie terrifiante, entrainant toute sa famille dans un univers parallèle, cauchemardesque et méconnu du plus grand nombre tant la maladie mentale est, encore aujourd’hui, un des grands tabous qu’il reste à briser. Durant donc presque 25 ans, mon frère, ma soeur et moi avons du faire un long voyage dans un univers plus que violent, et à bien des niveaux. L’hôpital psychiatrique est le royaume des plus faibles entre les faibles. Le pays désenchanté des hommes qui, par définition, sont les plus démunis du monde face à la maltraitance.

Si ils ne font pas partis de ceux qui les abandonnent purement et simplement, leurs proches connaissent de manière quasi incontournable l’angoisse de livrer un être cher à une institution inconnue, aux rouages mystérieux et effrayants. Et malheureusement, leurs trouilles viscérales est tristement fondée. Là aussi, je n’ai que l’embarras du choix sur des horreurs indicibles. Je ne pourrai donc être exhaustive à moins d’entamer mon deuxième roman véridique. En tout premier lieu, même si, comme partout, j’ai rencontré dans cet univers des brebis galeuses, je tiens à préciser que j’y ai croisé des soignants merveilleux, animés par un feu qui a forcé mon admiration à maintes occasions. La maltraitance que nous avons principalement vécue dans ce contexte, comme témoins ou comme victimes, c’est bel et bien l’institution qui en fut la principale source. Par manque de moyens. Par manque de personnel. Par manque de communication. Par trop d’administratif. Par trop de protocoles. Par trop d’intervenants qui ne faisaient que passer là où nous restions bloqués. Quelques instantanés…

L’hospitalisation sans consentement :

J’ai 20 ans, mon frère 19, ma soeur 14. Notre mère, épuisée par les crises maniaques de papa est placée en maison de convalescence depuis quelques semaines. La situation est devenue si ingérable à la maison que nous décidons, la mort dans l’âme, de faire interner notre père contre sa volonté car il devient potentiellement dangereux pour nos propres vies. La démarche est sordide. Mon père n’a commis aucun trouble à l’ordre publique. Il joue seulement régulièrement avec son fusil de chasse dans la cuisine. Trouver un médecin qui veuille nous épauler dans la démarche s’apparente à la quête du Saint Graal. Nous finissons par trouver la perle rare qui nous rédigera le courrier indispensable à présenter à l’administration hospitalière. La sédation, indispensable au transport de papa, le transport tout court, il nous laisse cependant nous en charger nous mêmes. Passage obligatoire par les urgences pour ce type d’hospitalisation. 3 heures d’enfer en salle d’attente. Bien que fortement drogué, le temps aidant, il retrouve « ses esprits ». Il faudra que son attitude deviennent tellement perturbante pour le bon fonctionnement des admissions pour qu’on daigne venir le chercher : deux gorilles qui l’embarqueront sans ménagement, sans nous adresser un mot ni un regard. Personne pour nous réceptionner nous. Pour nous demander, malgré nos jeunes âges, dans quel contexte nous vivons, ce qui nous a amené ici, où nous repartons. Pas d’annonce de rendez-vous prochain. Rien. Nous repartons, silencieux comme la tombe que nous avons l’impression d’avoir creusée avec nos ongles.

Hospitalisation au CHU :

Papa est interné depuis plus de 15 ans en HP. Il ne parle plus ou peu. Grogne plus exactement. Ne reconnait que ses enfants et ses soignants habituels. Ne le fait plus savoir que par regards ou gestes explicites. Il est transféré au CHU voisin pour une déshydratation sévère. Comme d’habitude dans ce genre d’occasion, l’HP omet de nous prévenir. C’est par le plus des hasard que j’apprends sont transfert. Je file aux urgences aussi vite que le peux. Je sais par expérience que l’hôpital est un milieu particulièrement hostile pour qui ne sait ou ne peut communiquer. On m’indique le boxe où on l’a installé. Seul un rideau le sépare du couloir. J’entends les voix de deux aides-soignantes qui sont manifestement en plein « soin ». Je décide donc d’attendre sagement qu’elles terminent avant d’entrer. Je n’ai pas de visuel, mais la bande sonore me soulève l’estomac. Il souffre de diarrhée aiguë. Elles viennent de le laver, de le changer. Elles ont à peine terminé cette toilette ingrate que mon père se vide à nouveau. Les insultes fusent : arrivée à « espèce de porc », je n’y tiens plus et entre sans préavis.

- Mesdames, si vous avez miraculeusement trouvé la réponse à la question qui nous taraude depuis des années, à savoir « est-ce qu’il comprend ce que nous lui disons », faites nous part de votre diagnostic. Communiquez l’information à l’HP, je vous en prie. Si ce n’est pas le cas, je vais demander à votre chef de service de nous trouver un vétérinaire dans les plus bref délai. Le mien traite mes animaux avec dix fois plus d’égards que vous. Vous pouvez disposer. Je me charge du reste.

Visite impromptue :

Il y a une dizaine d’années, le « protocole » du service voulait que nous appelions avant de rendre visite à notre père. Passant devant l’HP à l’occasion d’un RDV dans le secteur, je décide malgré tout de m’arrêter. Bien évidemment, on ne rentre pas dans une aile de ce type de service sans montrer patte blanche. Mais la configuration des lieux ne m’empêchera pas de voir ce que j’aurai souhaité ne jamais voir. La porte d’entrée est vitrée. Elle donne sur le bureau des infirmiers et sur une salle en vis à vis. La salle « d’isolement ». A travers le hublot de la porte de cette dernière, je vois le visage de mon père, collé contre la vitre. Je sonne. Je frappe jusqu’à ce qu’on vienne m’ouvrir. La personne qui m’accueille est manifestement fort contrariée de cette visite impromptue. J’exige qu’on m’ouvre la salle d’isolement. A contre coeur, on s’exécute. Le spectacle est effarant. Mon père a les cheveux mi-longs, ses ongles ne sont pas coupés, il n’a pas de pantalon. Son slip lui tombe sur les pieds. Il est couvert d’excréments. Je ne dis rien. La colère est trop violente. J’embarque seulement papa par la main et l’emmène à la douche, exigeant seulement qu’on me donne le matériel nécessaire. Têtes basses, les justifications aux lèvres, on ne m’oppose aucune résistance. Je n’écoute pas. Je ne réponds. Je lave et je pleure.

Traitements et examens en « douce » :

Au cours des investigations que notre père doit subir pour suspicion de cancer colorectal, nous réclamons à voir l’ensemble du dossier médical de notre père : des cicatrices chirurgicales sur son torse, dont nous ne connaissions pas l’origine, nous interpellent au cours d’un déshabillage effectué au CHU et nous voulons avoir des explications. Je vous passe le temps et les péripéties pour récupérer le dit-dossier. Quand enfin nous parvenons à le compulser, nous découvrons qu’il a subi une biopsie lors de sa turberculose osseuse (rien de choquant à part de ne pas en avoir été avertis), nous prenons également connaissance de « Narcoses » à répétition avec traitement par électroconvulsivothérapie (électrochocs), ce qui, forcément, nous met dans une colère noire, car si nous savons qu’aux dates indiquées, l’anesthésie générale est devenue systématique pour ce genre de traitements, « l’information et le consentement écrit du patient ou dans certains cas de son représentant légal » ont manifestement été zappés. Une belle imagerie du cerveau nous apprend également que notre père souffrait , depuis ces  dernières années, d’ataxie cérébelleuse d’origine inconnue. Un petit détail qu’il aurait peut-être été judicieux de nous communiquer également. Mais vu que nous n’avons été convoqués par les multiples psychiatres qui se sont « occupés » de lui seulement à chaque fois qu’il était question de le bouter hors du service pour une raison ou pour une autre, ils n’avaient sans doute pas assez de temps pour nous parler de toutes ses futilités…

Mort de mon père :

A 15 h, le 5 janvier 2013, mon frère, qui est, depuis 7 ans, tuteur de notre père, m’appelle pour m’annoncer son décès. Cause officielle de la mort  : « décès par trouble cardiaque et insuffisance respiratoire ». Je n’y crois pas une seconde. Mais peu importe. Papa, depuis des années, avale compulsivement toute nourriture qui lui passe à portée de main, jusqu’à la fausse-route, jusqu’à l’étouffement. J’étais intimement persuadée que c’était cette mort entre toutes qui finirait de nous le voler. C’est d’ailleurs pour ce risque, entre autres, que depuis 2 ans, nous bataillions avec l’équipe administrative de l’HP qui souhaitait, « pour le bien du patient », le transférer définitivement dans une unité Alzheimer dans la première maison de retraite qui serait assez inconsciente pour accepter sa venue. La politique des « longs séjours » a fait long feu. Il faut faire des économies. Trouver des lits qui compensent les fermetures d’unités. Les vieux fous peuvent aller voir ailleurs. Un ailleurs adapté ou non, peu importe. Il n’y a pas grand monde pour s’opposer à cette sordide transhumance. La plupart des patients concernés ne voient plus un chat depuis des années. L’HP est un coupeur de liens efficace, redoutable. Les hautes instances décident. Les institutions courbent l’échine, soumises. Et les malades mentaux n’intéressent personne. Cachez ce monde que je ne saurais voir. Nous avons subit des pressions innommables, des menaces inqualifiables pour que cette expulsion soit-disant « altruiste » ait lieu. La bataille juridique, pour nous perdue d’avance, menaçait. Si papa n’était pas décédé en plein pugilat, nous serions montés au front, vaille que vaille. Un combat de principe, comme un baroud d’honneur. Mais il est mort… Cette peine là nous aura été épargnée…

La bientraitance, la non-bientraitance, la maltraitance, sont des thèmes que tout être humain a eu, a ou aura à affronter au cours de sa vie. Patients, aidants, soignants, vous êtes donc tous concernés, de près ou de loin, par ce questionnaire. Répondez-y nombreux!

Les contributions de mes camarades bloggueuses sur le même thème :

Rue89  et Vieux et Merveilles via @babeth_auxi

Asepsie

 La graphorrhée du monoblogue

Le blog de Miette

Sparadrap, gaffes et perfusions : le quotidien d’une infirmière suisse

Ella et Valentin, anecdotes de sage-femme

Nouya, l’infirmerie du coin

Un billet uppercut de DocAdrénaline : TROP (lien cassé, car l’auteur a préféré retiré son article. Les commentaires devenaient « maltraitants » : briser l’Omerta est un boulot à haut risque :-( )

Sur lacrabahuteuse.fr, tu peux aussi lire, sur ce thème : (en fin de vie) Lauriers ou bonnet d’ânes? et Mourance . Sur la difficulté de dénoncer la violence médicale : De l’autre côté de la frontière

(Liste évolutive)

En 2014, quelques de mes témoignages ont été publiés dans le livre de Michel Schmitt « Bientraitance et qualité de vie – T.1″ , ouvrage couronné par le prix Référence Santé 2014 de l’Académie Nationale de Médecine.

Capture d’écran 2016-05-26 à 03.38.52

En 2015, Michel Schmitt me laisse rédiger le chapitre 1 de son ouvrage collectif « Bientraitance et qualité de vie – T.2″

Capture d’écran 2016-05-26 à 03.42.11

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

  4 comments for “Maltraitance

  1. bernard
    novembre 16, 2013 at 21 h 51 min

    j’ai passé un mois dans un service de psychiatrie breton en qualité d’étudiant de 4èmme année (médecine). J’ai été stupéfait par la qualité de la relation et le respect des patients quels qu’ils soient…tant qu’ils n’étaient « que » patients relevant de soins psychiatriques. L’hôpital psychiatrique n’étant pas du tout équipé pour s’occuper de pathologies lourdes ou de spécialités, dès lors qu’ils avaient besoin de ces soins la maltraitance a été la règle. Une maltraitance que nous leur infligions parfois nous-même parce que nous manquions de matériel et malgré des soins extrêmement attentifs; les médecins, les cadres, et moi-même, tous montés au créneau pour obtenir de l’hôpital général des soins ou du matériel ont échoué. Le psy, dès lors qu’il est « malade comme tout un chacun », subit de plein fouet la pénurie de places qui, elle, est permanente.
    Pour le reste, j’ai été témoin de l’utilisation dans l’intérêt du malade de la chambre d’isolement, parfois même en co-décision avec le patient et toujours une attention extrême des conditions de vie de ces patients; la réévaluation était permanente, le suivi médical biquotidien ainsi que l’avis des équipes.
    Mais, j’ai eu de la chance (si on peut dire) car tous les services de l’hôpital étaient loin de correspondre à cette présentation élogieuse.

  2. Herubel
    novembre 17, 2013 at 17 h 45 min

    Lu ce billet sur la maltraitance,dans le royaume des plus faibles entre les faibles,là où y travaillant,j’ai été témoin de la violence des pseudo soignants d’avant 1976,pas formés,de la violence institutionnelle qui se prolonge différemment à travers la gestion financière plutôt qu’humaine actuelle.Les larmes qui me viennent à la lecture de vos mots,larmes filiales et professionnelles n’auront pas fonction réparatrice mais témoignent humblement de l’effort personnel et parfois médicalement partagé pour lutter contre la barbarie au quotidien dans les lieux de soins.La diffusion publique des témoignages tels le votre est capitale et nécessaire quand notre devoir de réserve nous musèle

  3. Zoup
    novembre 17, 2013 at 18 h 44 min

    Oui y a des gens bien à l’hôpital en psychiatrie, des infirmier-e-s, des aides-soignant, mais les psychiatres, en général, ils ne se posent pas assez de limites. Ils sont plus nuisibles qu’autre chose. Ils devraient se contenter de prescrire des médicaments, et laisser le reste des décisions à des gens qui ont un peu plus de jugement.

  4. Megavivi
    novembre 18, 2013 at 12 h 30 min

    Je suis bouleversée par ce témoignage tant il y a de similitudes avec l’histoire de ma grand-mère paternelle internée par sa famille, pendant une trentaine d’année jusqu’à sa mort à l’age de 55 ans, pour une dépression réactionnelle.
    Je n’ai pas eu la chance de la connaitre mais mon père (son fils unique adoré bien qu’on lui ai oté le droit de l’élever) m’a beaucoup parlé d’elle. D’une femme intelligente, cultivée, ambitieuse, l’HP l’a transformé au fil des ans en légume, enfermée le plus souvent dans une chambre qui n’avait de chambre que le nom. Mon père dès l’adolescence allait la voir en cachette de la famille, parcourant ainsi 80 km aller retour à vélo, pour aller embrasser sa maman que tout le monde a désignée comme folle jusqu’à encore peu d’annnées. J’ai tenté de la réhabiliter en faisant des recherches, en lisant ses lettres à mon père, à chercher des archives médicales (disparues bizarrement) tant cette histoire a fait souffrir mon père et par transmission mes frères et soeurs à des degrés différents. Papa a été dépressif mais à un degré plus léger car il a lutté pour ne pas sombrer. Il m ‘a raconté des visites impromptues également à sa maman, la trouvant souillée, les vêtements sales et aucune hygiène rudimentaire. C’était dans les années 50/60 mais de nos jours je sais que dans certains HP, ça n’a pas beaucoup changé. Et pas seulement dans les structures psychiatriques. Pour avoir travaillé dans des maisons de retraites j’ai du signaler à plusieurs reprises des cas de collègues maltraitants des résidants. Ecoeurée par le manque d’interets et de réaction de la hyérarchie j’ai démissionné, ne voulant pas me faire complice de ces horreurs. J’ai également été également victime de « maltraitance » dans un service onco pendant ma période ‘rayons ». Un dossier est en cours de préparation pour déposer auprès des autorités compétentes.
    Merci pour ce témoignage émouvant et qu’il est nécessaire de partager pour que les consciences se réveillent sur ce sujet trop souvent tabou.
    Vivi

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *