Pierre

rimbaudMa copine ashkénaze a fait un appel à contribution sur son blog dans sa catégorie « Cancer et vous »  , nous invitant à parler de celles et ceux que le cancer nous a volé. Allez y déposer vos douceurs. Les mots y sont moins périssables que les fleurs..

Je lui ai répondu…

« Pierre avait 21 ans quand ils nous a quitté. Il a grandi quelques petites marches au-dessus de mes enfants, dans leur école de village, dans mon jardin, quand ses parents venaient y partager les petits bonheurs gargantuesques et bacchusiens si chers à nos coeurs d’angevins, chez lui, dans la même cour que les héros des contes du chat perché, puis il est parti à la ville découvrir la vie lycéenne, Baudelaire, Rimbaud, Hugo, les monstres de cette littérature qu’il n’a plus cessé alors de dévorer. Le cancer est venu lui rendre visite à l’aube de ses 15 ans. Doucement d’abord, comme un chat matois, par petite touche, comme un félin qui ne regarde la souris que comme un petit jouet négligeable mais distrayant. Puis il a fallu quitter la ville, revenir aux champs, puis au lit, puis à l’hôpital pour ne plus le quitter. Loin de l’insouciance de ces contemporains, toujours entre deux tortures, toujours entre deux espoirs. Les livres sont devenus ses professeurs, ses meilleurs amis. Le papier son confident. Il gravit, pugnace, le podium du bachelier émérite, puis, tout aussi brillamment, celui de la fac de lettres, sans jamais avoir le temps de fouler le sol du campus bien longtemps. Je lui laisse la plume pour vous dire ce que le monde a perdu quand il nous a quitté …

(Poème inspiré par « Les scribes », tableau de C. Lefèbvre)

« Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel

Dont la douceur parfumée chasse l’angoisse qui le ronge

Ô divine substance emmène-moi loin d’ici-bas

Guidé par ton odeur vers de charmants climats

Quand le soleil enfin paraît à l’horizon Ma vie, au loin, mon étrangère

Semble le râle épais d’un blessé qu’on oublie. »

Pierre 19/01/1990 -14/03/2011

« En ce temps là j’étais en mon adolescence,

Les oiseaux mal habillés étaient de mon parti,

Celui des vagabonds de la ligne infinie. Comme mort je n’avais qu’un unique élément

La quête. La plus proche, la plus lointaine,

Steppe rouge beauté, horizon désertique,

Rejette les nues comme un voile inutile.

Le soleil se couche enfin sur le goudron brûlant,

Feu sur moi sur mon front projetant,

L’ombre maligne des enfants de seize ans. »

Pierre 19/01/1990 -14/03/2011

« J’implore. Que les esprits cessent de s’agiter et trouvent enfin la quiétude.

Que le cercle ait une fin.

Que cette fin prenne la forme d’une orgie grande, joyeuse et terriblement outrancière.

Puis que tout se referme sur l’obscurité. »

Pierre 19/01/1990 -14/03/2011

Et puis rajoute ces quelques lignes d’un écrivain qu’il vénérait. Qui vivait, discret et sauvage, à deux pas de nos chaumières. Que l’amour d’une mère, toute aussi pugnace que son fils, a réussi à arracher à sa vie d’ermite pour une petite journée. Pour une journée passée,  près de Pierre…

« Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l’heure où le soleil est plus 
jaune, il ne reste plus à choisir qu’à droite, la banquette ou l’herbe noircit sous les châtaigniers, à
 gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et
 couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas 
les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir
 encore tempéré où la terre penche, pour respirer l’air luxueux de parc arrosé, la journée qui
 s’engrange dans les rais du miel et la chaleur de l’ambre, jusqu’à ce que l’oeil gorgé revienne à la
 route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l’ombre d’un bois de sapins, et que ta main
 déjà fraîchisse avec le soir – ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me 
tend les colchiques de l’automne.
 Nous monterons plus haut. Là où, plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse
 et déplisse dans l’air bleu une paume immensément vide, à l’heure plus froide où tes pieds nus
 s’enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d’étoiles
 l’odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave
 noire, par la terre nue comme une jument. »

Liberté Grande, Julien Gracq

 

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  1 comment for “Pierre

  1. novembre 21, 2013 at 13 h 48 min

    Comme c’est touchant l’histoire de PIERRE. Comme je suis triste pour lui. J’espère qu’il repose en paix à présent. IL écrivait bien…
    J’espère que les mots lui ont souvent permis de s’évader.
    Une grande pensée pour un petit être que je ne connaissais pas.

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