Balises de lumières

lumière10/11/2013, La Pernelle

Il y a dix-huit ans aujourd’hui, je mettais au monde mon premier Babou. Un jour mémorable bien sûr. Et à plus d’un titre. Car si c’était le baptême de ma rencontre avec mon fils, moment ô combien bouleversant, ce fut également un de ces nombreux jours où je me suis télescopée de plein fouet avec la violence de la vie. Avec l’hôpital. Avec les effrois que connaissent tous parents un jour ou l’autre. Déjà.

Deux mois plus tôt, je procédais à ma dernière échographie, au cours de laquelle, en fin de consult, j’ai vu avec inquiétude le visage du médecin se fermer. Après un silence interminable, cette dernière m’annonça que le bébé avait un problème cardiaque, mais que malheureusement, elle ne pouvait pas m’en dire beaucoup plus, n’ayant jamais eu à faire à ce type d’images. Douce et rassurante, elle m’a emmenée dans son bureau et sans même que je n’ai à lui demander, prit son téléphone pour tenter de décrocher un rdv rapide avec un cardio pédiatrique. Celui-ci lui répondit qu’il pouvait me recevoir le jour même à sa pause déjeuner. Elle m’interrogea du regard et confirma mon assentiment à son interlocuteur.

À peine avait-elle raccroché qu’elle me demandait si cela me dérangeait qu’elle m’accompagne au CHU. Un peu interloquée (vu son planning et le caractère pour le moins inhabituel de la démarche), je lui répondis dans un filet de voix que cela ne me posait pas de problème. Comprenant ma surprise, elle me dit : « Ne vous inquiétez pas. Le fait que je vienne ne veut pas dire que cela est grave. Juste que je ne sais pas répondre à vos questions. Que c’est insupportable. Qu’il faut que je sache et que j’apprenne.  Je vous rejoindrai là bas à 13h.» Une perle…

Le verdict du cardiologue fut lapidaire, bien qu’énoncer avec une extrême délicatesse : « Madame, j’en suis navré mais je ne peux pas vous dire si votre enfant est viable ou non. »

J’ai cru que j’allais partir en hurlant. Mais je suis restée. Tétanisée.

- Pourquoi ?

- Regardez. Ici, on observe une asymétrie nette des 4 cavités cardiaques aux dépens du côté gauche… Il y a une nette diminution du volume de l’oreillette gauche avec une attraction du septum inter-auriculaire vers la gauche. Mais ce qui me tracasse, c’est cette petite valve là, la valve tricuspide. Je ne sais pas si mécaniquement, elle pourra se refermer comme il se doit au moment de la naissance.

- Il n’y a rien à faire ?

- Si elle ne se referme pas, nous pourrons peut-être tenter quelque chose, mais je ne peux pas vous affirmer que cela sera possible. Une chose est sûre. Il faut que votre accouchement soit planifié, pour que nous soyons certains que le plateau technique sera prêt à intervenir à ce moment là. Je me mets en relation immédiatement avec votre gynécologue obstétricien.

Deux mois. Deux mois de cauchemars là où j’aurais dû jubiler : avec son papa, cette crevette, nous l’avions attendue pendant plus de trois ans. Recherche de stérilité. Examens en tous genres. Gavage de Clomid pendant 2 ans. Crises de couple. Découragement. Pour se rendre compte au final, à l’occasion d’une consult avec la remplaçante de mon MG de l’époque, que l’hystérographie n’avait jamais été prescrite. Ce « petit » oubli corrigé, il s’est avéré que je souffrais d’une simple adhérence des trompes au colon (passons…).

Un petit mille fois désiré donc. Qui allait peut-être repartir à peine arrivé.

Quand le jour J, tant espéré, tant redouté,  survint, évidemment, primipare avec une telle épée de Damoclès au-dessus de la tête, je n’en menais pas bien large.

À l’aube, après une heure d’attente dans le couloir où mes consoeurs « travaillaient » en hurlant, on m’a installée dans mes quartiers. 8h15. Début de l’injection qui devait inciter bébé à sortir de son nid douillet. Un nid douillet qui n’était plus bien sur de vouloir lui rendre sa liberté… Et la douleur. Et la peur. Et l’horloge qui se figeait comme un paquebot pris dans les glaces. Et la douleur. Et la peur. 10h. 12H. Le col n’a pas cédé d’un pouce. 14h. 16h. 18h.  Je n’en peux plus. Je demande si il est encore possible d’avoir recours à la péridurale. On me dit que oui. L’anesthésiste, sollicité juste avant son départ en week-end, est d’humeur massacrante. Un essai. Échec. Deux. Échec. Trois. ÉCHEC. Je me fais agonir parce que je bouge. Je lui demande vertement d’aller voir ailleurs si j’y suis. Il se s’en va sans demander son reste en ouvrant la porte oscillo-battante d’un coup de pied rageur.

La douleur. La peur. L’épuisement. Je ne quitte pas des yeux le monitoring qui indique le pouls de bébé. 20h. On y est presque. 20H50. Naissance.

La sage-femme saisit le bébé, lui met la tête en bas, claque ses fesses. Pas de réactions. Pas de cris. Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle que déjà là salle est vide. Plus de sage-femme, plus de papa, plus personne.

21h. 21h10. 21h20. 21h30. Une aide-soignante ? Une infirmière ? Une sage-femme ? entre dans la salle et, sans me regarder, commence à farfouiller dans le tiroir qui se trouve juste à ma droite.  Je lui saisis le poignet avec une violence qui me surprend moi-même :

- « MAIS MERDE À LA FIN. Y EN A PAS UN QUI VA AVOIR LE COURAGE DE ME LE DIRE ? »

La pauvrette est affolée. Elle ne comprend visiblement rien à ce qui se passe.

- « De vous dire quoi Madame ? »

- « Qu’il est mort »

- « Le bébé ? »

- « MAIS OUI LE BÉBÉ. MON BÉBÉ. »

- «  Attendez Madame, je vais tout de suite voir ce qui se passe et je reviens »

Et elle revient. Avec la sage-femme. Le papa. Le pédiatre. Et le bébé.

On a appelé le pédiatre pour qu’il évalue la situation. On a procédé à tous les examens. On a fait la première toilette… Et on m’a oubliée. Simplement oubliée.

J’ai mis un temps fou à redescendre sur terre. Un temps fou à ravaler mon désespoir. Ma rage. J’ai pris mon fils dans mes bras et la terre a reprit tout doucement sa ronde, tranquille, merveilleuse.

Tom n’a jamais eu de séquelles de cette malformation cardiaque. Si il y a un coeur qui s’est serré mille fois, dix mille fois depuis 12 ans, c’est le mien. Car sa majorité, pour moi, depuis le début de ma maladie, s’est transformée en Saint Graal. Un but arbitraire,  symbolique, que j’atteins aujourd’hui. Je suis heureuse. Simplement heureuse d’avoir vu ce jour. Pourquoi ce jour ? Il y aurait bien des réponses à donner à cette question, mais pas une n’est vraiment rationnelle, recevable, justifiable. Il me fallait des balises de lumière pour avancer, sans doute. J’en ai d’autres…

12 janvier 2014

Je découvre ce billet  de PerrUche en automne aujourd’hui et les larmes sourdent, indociles. D’avoir frôlé de si près cette souffrance indicible. De reconnaître malgré tout, grâce à une plume subtile, ce doute effroyable, qui vous serre comme un étau, qui vous broie, impitoyable. Qui instille son venin foudroyant, capable de transformer les semaines en siècles, les secondes en années. La peur, l’indicible venette, qui remplit soudain l’espace, le temps et vos veines de torrents de glace pétrifiée.

Des larmes qui entendent le cri d’Oscar qui fut le seul son qu’il ait eu le temps de graver dans la mémoire de ses parents. Qui se souviennent de celui que mon fils n’a pas hurlé au monde pour le saluer à sa naissance. Un cri d’outre-tombe. Un silence palpitant. La vie. La mort. Celle d’un fils. Celle qui attend, matoise, que mon heure vienne. Qui ne m’effraie plus que lorsque je pense à ces ailes protectrices dont je désirerais tant couvrir mes enfants au moins jusqu’à leur propre envol. La vie n’est ni juste ni injuste. Elle est sauvage, cruelle et lumineuse. Un « entre chien et loup », une palette de couleurs aux nuances infinies qui font de chacune de nos existences un tableau singulier.

Et parfois surgissent une rencontre, une lecture, un dialogue, qui nous renvoient à nos trois couleurs primaires, qui nous bouleversent à n’en pas retenir les larmes, qui sourdent, indociles.

 

 

 

 

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  6 comments for “Balises de lumières

  1. Frédérique67
    décembre 15, 2013 at 20 h 45 min

    Bon anniversaire à Tom, et pour toi Pernelle encore plein de balises de lumière tout au long de ta vie.
    Je vous embrasse.

  2. Shanty
    décembre 15, 2013 at 20 h 46 min

    A. Einstein disait : « Il est hélas devenu évident aujourd’hui que notre technologie a dépassé notre humanité…  » C’était encore vrai en 1995, et il me semble que c’est toujours le cas en 2013…
    Bon Anniversaire à Tom et merci Pernelle de partager tes balises de lumière…
    Bises

  3. Anyri
    décembre 15, 2013 at 20 h 51 min

    N’ayant pas eu le bonheur d’avoir des enfants,je te remercie de nous faire partager ces balises de lumière,de nous prouver encore une fois que la Foi en la vie est ce qui nous « tient » Bon anniversaire à vous 2!

  4. Megavivi
    décembre 15, 2013 at 20 h 51 min

    Une très belle histoire pour un très bon anniversaire à Tom. O combien je te souhaite des milliers de balises de lumières comme celles ci et pour longtemps. Tu fais partie des miennes. !! Gros bisous ma belle (brune ancienne blonde .. comme moi ) <3

  5. Nadine
    décembre 15, 2013 at 20 h 52 min

    Un p’tit loup sérieusement accro à la vie et défiant les soit-disant détenteurs de savoir dès son plus jeune âge. Continue à nous épater Tom. Je vous embrasse tendrement.

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