Mes venettes

effroi23/08/2013, La Pernelle

Bien souvent, si le mot cancer glace encore le coeur des hommes quand il est prononcé au détour d’une conversation ou lors d’une consultation d’annonce (et je ne vous parle pas du mot métastase !), c’est qu’il évoque, encore aujourd’hui, malgré les fantastiques avancées de la médecine dans la lutte acharnée qu’elle mène contre lui depuis des décennies, une fin prochaine. La Grande Camarde bat de la faucille dans son sillage, et de façon générale, rien ne terrifie plus l’humain que sa piètre condition de mortel.

L’idée de ma propre mort pourtant, (peut-être parce que cela fait désormais plus d’une décade que je l’apprivoise, pas au quotidien mais presque), ne fait plus partie des petites tortures qui me vrille les méninges de façon sporadique et viscérale. Oh, je ne dis pas qu’elle me laisse de marbre hein ! Mais si elle me titille, c’est bien plus pour ce qu’elle serait susceptible de générer comme périlleux virages pour mes enfants que parce que je n’arrive pas à concevoir ma propre fin. Mais des venettes, des trucs qui font parfois trembler l’édifice tout entier, il y en a encore !

Et parmi ce petit reliquat bileux se trouvent deux thèmes récurrents que j’ai bien du mal à lénifier.

En tête de gondole, c’est sans doute la perspective d’une fin de vie douloureuse et dégradante qui décroche la queue du Mickey.

Pour moi. Parce que pour avoir connu quelques petites fenêtres de pures souffrances physiques, je ne m’en souhaite pas d’interminables et insupportables avec pour seule perspective de sortir de mes pénates les pieds devant. Jongler, oui, mais pour la bonne cause, c’est quand même un peu plus motivant …

Et pour les miens bien sûr. Même si ce fut dans le cadre d’une toute autre pathologie, pour l’avoir vécu avec mon papa, je sais qu’assister à cette non-vie, à cette lente dégradation, à la perte d’autonomie, à l’évanouissement même de la dignité d’un être aimé est un spectacle cauchemardesque. L’impuissance à soulager la souffrance de l’autre, l’effroi devant sa déliquescence physique, psychique, les « je souhaite qu’elle meure mais je ne supporte pas l’idée de souhaiter qu’elle meure », les tensions entre les zamours en fonction de leur cheminement, éminemment personnels et parfois contradictoires, les déchirements entre la sécurité de l’hospitalisation et la douceur affective d’un maintien à domicile, toutes ces questions sans fins, toutes ces tortures inutiles,  je ferai tout pour les éviter à ceux qui m’aiment, à ceux que j’aime. Parce que, de près ou de loin, cela ressemble à ÇA (Très beau billet de Mistema, psychologue, sur son blog Miscellanées, « Miroir »), et ÇA, ben j’en veux pas…

Juste derrière, flotte le spectre de partir avec un immense regret… Au cours de mon existence, j’ai rencontré beaucoup, beaucoup d’amour. J’ai la chance inouïe d’être encore aujourd’hui, malgré cette maladie qui décime pourtant à l’envi des entourages à priori stables et solides, soutenue et choyée par des amitiés inébranlables, par des proches subtiles et drôles. Je ne sous-estime pas ces trésors. Oh que non… Mais en ce qui concerne ma vie amoureuse, j’aurai encore un empire à construire et bien que je sache qu’en ce domaine, les surprises arrivent toujours au moment où l’on s’y attend le moins, je sens que je me résigne doucement. Parce que physiquement, les mutilations sont irréversibles, qu’il faudrait tomber sur la rarissime perle rare masculine qui les accepterait d’emblée, sans bénéficier de l’immense tendresse déjà tisser au sein d’un couple, et qu’au préalable, il faudrait sans doute oser se prendre quelques formidables claques narcissiques avant d’enchanter l’oiseau rare. Parce que malheureusement, je n’ai guère d’illusions sur ce qui m’attend désormais. Dans le meilleur des cas, une prolongation de quelques années de vie, qui seront jalonnées de traitements, de douleurs, de handicaps plus ou moins marqués, d’une fatigue inéluctable, d’une libido en berne, d’angoisses récurrentes. Le pauvre chaton… Dois-je souhaiter à qui que ce soit de tomber amoureux d’un tableau pareil ? Vous me direz que même des octogénaires, qui peuvent répondre en tout point à cette description si peu glamour, tombent en amour à leur âge canonique. Et c’est vrai. Mais eux ne se trimballent pas avec la vitrine trompeuse d’une quadra pimpante, qui bosse, qui se marre, qui mène sa petite barque contre vents et marées et qui ne montre ces décombres que lorsque la porte de l’intime est franchie…

D’accord d’accord. Je saaaaaaaaaais. L’amour est aveugle. Je l’ai appris à mes dépends. Rien n’est donc complètement perdu. Mais déjà sans tout ce fatras, ce n’est pas le graal le plus simple à dénicher hein. Alors…

Cependant, il ne faut pas que je fasse mon ingrate non plus. La vie m’a quand même gratifiée de présents inestimables. J’ai eu de la chance : j’ai aimé follement. J’ai été aimée profondément. Et suis aujourd’hui aimée d’une si belle façon que même les livres n’en parlent pas. C’est juste que je suis terriblement exigeante. J’aurai adoré vivre tout ça simultanément, comme une douce symphonie évidente, fluide et rassérénante, au moins une fois dans ma petite existence avant de tirer ma révérence…

Ce ne sont que mes venettes, mes petites trouilles bleues à moi, qui après tout, montrent que je suis bien vivante parmi les vivants, car seuls ceux qui tremblent encore le sont vraiment. Quoi ? Quoi les bonzes ? Les Dalaïlamas ? Les stoïciens de tout poil ? Euh, bah j’ai du loupé le panneau de la dernière bretelle… Peut-être au prochain carrefour… Restons attentive… L’espoir fait vivre… Ou est-ce la vie qui fait espérer ? Va savoir Charles !

 

 

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

  3 comments for “Mes venettes

  1. Bernadou1
    décembre 15, 2013 at 21 h 38 min

    Ma chere Pernelle
    Comme d habitude je suis scotchée par ta prose toujours teintée d humour et ton sens de la vraie vie ! ton texte m emeut d autant plus que je suis dans la meme situation c est a dire une survivante en sursis .
    Mon statut d immortelle en a pris un coup, toutes mes illusions ont volé en eclat , mais comme toi ce n est pas la fin qui me preoccupe mais les conditions d avant fin- Si ce probleme etait plus facile a gerer je serais plus sereine face a la maladie!
    En attendant ma petite surricate , il faut se dire que nous sommes encore dans la vie et que les traitements donnent de tres bons resultats voire de vrais remissions -si je ne me trompe il ne te reste qu une petite bebete dans le poumon , qui en plus n est pas agressive Loin de minimiser ton cas je pense que tu as toutes les chances de la voir disparaitre avec l ablation des ovaires et l hormonotherapie – Lhormonotherapie marche bien sur les tumeurs lentes a se multiplier alors que la chimio l est pour celles qui sont rapides ( comme les miennes je suis HER2 ) dixit mon onco
    Bonne route tite Pernelle et continues a nous ravir par tes ecrits Bisous

  2. demoisellelibellule
    décembre 15, 2013 at 21 h 39 min

    Ce billet m’a beaucoup émue. Cela fait tellement écho à ce qui trotte dans ma petite tête. Toutes ces ambivalences qui nous hantent parfois. J’avoue ne pas avoir lu tes derniers billets. je reviens, depuis hier, après une très longue absence.
    Je t’embrasse

  3. Jen
    décembre 15, 2013 at 21 h 40 min

    Je t’aime

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *