L’après-soi

mort

Évidemment, cela fait des années qu’au cours de tel ou tel méandre de mon long et sinueux parcours de crabahuteuse, je me penche plus ou moins sérieusement sur l’idée de ma propre finitude. En cela, les cancéreux ne diffèrent en rien de leurs congénères bien-portants. Seule la fréquence de leurs petites pauses existentialistes varie-t-elle sensiblement et modifie considérablement leur rapport au passé, au présent, à l’avenir. Avec une balance plus ou moins équilibrée pour chacun en ce qui concerne les retombées positives ou négatives de la règle de la relativité.

Pour ma part,  si j’essaie de faire un instantané sur la question, cela donne à peu près le panorama suivant.

Côté sombre, la difficulté à me projeter dans l’avenir, à échafauder des plans sur la comète va grandissant. Seul le court terme, qui ne m’oblige en rien à relever le nez bien haut pour balayer l’horizon des possibles, ne me transmet aucune onde de choc dans l’estomac. Projets de vacances, de voyages scolaires avec mes étudiants, d’évolution de carrière,  tout ce qui fait parti du moyen terme me contraint à une gymnastique d’autodiscipline récurrente : le premier réflexe, c’est de laisser choir l’anticipation, reléguant les efforts de préparations au statut d’investissements potentiellement inutiles, voire déficitaires. La caboche doit alors se ressaisir, faire volontairement  un p’tit boulot d’enfouissement sablonneux et se rappeler que le mot rémission peut recouvrir des périodes pouvant couvrir un champ plus large que l’incontournable semestre inter-contrôle. Quant au long terme, ciboulot en mode méthode Coué ou pas, il me reste coincé dans le gosier à la moindre phrase croisée au cours de conversations on ne peut plus anodines. Les « tu verras, quand tu …. passeras à l’échelon 10… seras à la retraite… seras grand-mère… » ou les « si tu adoptes un chiot… si tu plantes un arbre… quand ta toiture sera morte » grippent les rouages dans la seconde avec éjection instantanée de la pédaleuse distraite !

Mais côté lumineux, il y a aussi du monde, fort heureusement ! Une nette tendance à la régression de la procrastination,  la greffe d’un puissant exhausteur de goûts, de sentiments, de plaisirs, le rééquilibrage fantastique des priorités de la vie, la relégation des contrariétés autrefois majeures au rang de broutilles insignifiantes, l’écrémage naturel des relations sociales toxiques, simplement sans sel ou sans profondeur, le tri sélectif des « vrais » et des « faux » proches, toutes ces métamorphoses rendent sans conteste à l’existence une fluidité et une simplicité précieuse et jouissive. Et le présent devient roi entre tous .

Seulement voilà.  Étrangement, ma tranquillité d’esprit d’aujourd’hui me vient d’avoir virtuellement été faire un petit tour dans le futur, dans « l’après-moi », de l’avoir envisager on ne peut plus clairement, d’avoir décider et fixer ce qu’il est en mon pouvoir de décider et fixer de ce temps où je ne serai plus là.

Je suis agnostique. Ma mort ne me fait pas peur. Je crains beaucoup plus ma fin de vie car  si elle est due à mon statut de crabahuteuse, je sais qu’elle risque fort d’être longue, douloureuse et indigne. Mais voilà. Je suis maman solo, et mes loulous sont encore loin d’être indépendants. Je n’ai aucun pouvoir sur la peine et le vide affectif que générera ma disparition, sur le déracinement incontournable qu’impliquera ma mort. Même si je les sais renforcés par toutes ces années de réflexions profondes sur la maladie, sur le sens de l’existence, je serai par définition impuissante pour les consoler de ce chagrin là.

En revanche, je sais que je peux limiter leurs angoisses sur d’autres thèmes. Où vivront-ils ? De quoi vivront-ils ? Qui sera leur tuteur légal  et qui les aidera à gérer toutes les questions matérielles les concernant si ils ne sont pas majeurs au moment où je partirai? Que faire au cas où je ne puisse plus clairement exprimer mes volontés dans un éventuel « entre chien et loup » du vivant…

Cela fait longtemps que je le sais, mais je procrastinais bêtement, confondant résignation et acceptation. Le gros incident cardiaque de l’an passé qui m’a laissé plus de 24 h au milieu d’un pronostic vital engagé au moment de l’anesthésie générale et la perspective de repasser sur le billard, de ne pas me réveiller du tout ou de ressortir des limbes officiellement cancéreuse chronique m’a fait naturellement franchir le pas. Il était temps de mettre mes petits papiers en ordre, de rédiger un testament exhaustif, de faire rédiger à mon notaire un mandat de protection future pour mes enfants et de désigner officiellement une personne de confiance pour parler à ma place en cas de mutisme contraint. Pour le contenu, rien de bien compliqué : cela faisait assez longtemps que j’y réfléchissais. Le plus difficile fut de mettre enfants et tuteur le nez dans les détails de cette mort envisageable sans qu’ils interprètent ce geste comme une démission (mais hors de question de ne pas leur demander leur avis et leur assentiment sur des décisions qui les concernaient au premier chef). Grimaces, fuites, rattrapages par le fond de culotte, humour cynique et libérateur, échanges sérieux et posés, les trois entretiens individuels ont fini par donner forme à un consensus qui est désormais dument et officiellement enregistré. Cela n’a pas été facile, mais je suis heureuse d’avoir affronter l’idée de la  Grande Camarde les yeux ouverts, car même si cet épisode a clairement été une épreuve pour nous quatre, je sais de la bouche même de mes loulous que finalement, cela les a apaisé. Les savoir tranquilles sur le cadre de cet après-moi est une immense victoire personnelle… Et la simple idée de la mort n’a jamais fait mourir personne, au grand bonheur de nos chers assureurs ;-)

 

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  8 comments for “L’après-soi

  1. Meryrose
    décembre 15, 2013 at 21 h 26 min

    Hélène,

    Toujours autant de plaisir de te lire et que de vérités, tu dis tout haut ce que nous pensons souvent tout bas, tant de peur de ce « dit » avenir et toutes ces conséquences,l’avenir de nos enfants etc . Ton courage dans tous ces épisodes est admirable et toutes tes recherches et conseils ne sont pas vains ,j ‘espère très fort chère Hélène te lire encore très longtemps , je t’embrasse

  2. Anyri
    décembre 15, 2013 at 21 h 27 min

    Oui c’est très difficile comme étape mais bravo de l’avoir franchie et nous en faire part est encore une richesse que tu nous apportes avec ton immense générosité …Merci et longue vie… mais si !!!!! pourquoi pas…..(Anyri une chronique qui ,sans enfant , a un peu de mal à se projeter au delà de 3 mois je plante des fleurs mais pour la saison seulemnt pas encore des arbres……)

  3. Bulle
    décembre 15, 2013 at 21 h 28 min

    Bonjour Hélène,
    Aujourd’hui, je suis grand’mère, mais ton épisode me rappelle mes tourments de jeune veuve: à 37 ans, me suis retrouvée seule en charge de mes loupiots de 8 et 12 ans, par suite du suicide de leur père. Te dire les angoisses qui m’ont pourri la vie: « et si je disparais? » qui va les prendre en charge? parents et beaux-parents trop âgés pour les recueillir, parmi les frères et soeurs, aucun ne m’inspirait assez de confiance pour que mes loupiots vivent paisiblement…sauf ma soeur ainée, capitaine en jupons, mais faute de mieux….J’ai trouvé une assurance-éducation, ça existait à l’époque, maintenant, je ne sais pas. Contre une cotisation qui me coutait un bras à chaque fois, on m’assurait le versement d’une rente (jusqu’à la fin de leurs études) de 5000 FRANCS à chacun (c’était la fin des années 80). La maison aurait été payée par l’assurance( bin oui, à c’t époque, j’avais pas de risques pour les assureurs) , et à eux deux, ils avaient les moyens financiers d’assurer le quotidien, sous la houlette de ma soeur. J’ai soupiré de soulagement quand mon fils a eu 18 ans, là, il pouvait devenir tuteur de sa soeur. Comme je comprends ton souci d’assurer le quotidien de tes enfants!
    Mais, je veux croire que tu auras le temps de voir tes fils devenir adultes, et peut-être de connaître tes petits-enfants. Comme toi, je sais que les projets à long terme ont du mal à prendre place dans nos vies. Je vais oser te parler de mon amie, partie il y a une semaine après 23 ans d’affrontements avec « crabus horribilis ». 23 ans! Elle a accepté de payer le prix fort pour voir grandir sa famille.
    Et comme tu dis, aller voir les hommes de loi pour gérer le futur ne fait mourir personne, cela permet aux survivants de ne pas être trop paumés quand malheureusement la camarde nous fait signe et qu’on ne peut pas s’esquiver.
    PS: je vais te raconter une anecdote à propos de ton livre paru chez Jacques FLament: 15 jours après l’avoir commandé et payé en ligne, toujours rien, donc, un mail, et réponse au téléphone de M. Flament, un soir, tard! Le livre était parti depuis le jour de la commande. Il m’a renvoyé un exemplaire sans discuter. J’espère simplement que l’exemplaire détourné est tombé dans les pattes d’un bibliophile averti, et qu’il a apprécié à sa juste valeur ton témoignage.
    Bises et Poutous
    Francine

  4. Frédérique67
    décembre 15, 2013 at 21 h 35 min

    Hélène tu as toute mon admiration, tu écris si bien, tout ce que l’on peut penser soi même, je te lis souvent même si je n’interviens plus beaucoup, tu es généreuse, et tu es une fille formidable.
    La vie n’est pas juste, et je suis un peu comme Anyri je marche au rythme des trois mois sans trop me poser de question. A mon âge les affaires sont en ordre, Je veux juste être grand mère au printemps. Vivons ce que nous devons vivre

  5. Lazuli66
    décembre 15, 2013 at 21 h 35 min

    Très bel article !
    Nos proches détestent nous entendre parler de l’éventualité de notre mort. Ils en déduisent tout de suite qu’on n’a pas le moral, ils ont peur qu’on baisse les bras, ils sont mal à l’aise avec l’idée de notre disparition, beaucoup plus que nous-même, en fait.
    Je ne peux pas faire de projets à moyen ou long terme sans qu’une petite case dans ma tête me murmure « si je suis encore là ! », et si non contente de le penser je l’exprime à voix haute, le malaise est palpable chez mes interlocuteurs. Ce sont tout de suite des « oh mais non, pourquoi tu dis çà ? », alors comme je suis un peu contrariante, voire provocatrice, je prends un malin plaisir à le dire, justement :)

  6. Choune
    décembre 15, 2013 at 21 h 36 min

    Tu as mis en mots ce qui me trotte dans la tête depuis 2 – 3 ans et qui m’angoisse… C’est récurent… Je pense souvent et j’ai peur de ce moment (ma mort) où ma fille va se retrouver seule face à toutes les démarches à effectuer. Il me faut lui faciliter les choses pendant ces moments diffciles et je pense donc lui préparer une sorte de vade-mecum qui peut lui être utile.
    Maintenant que je t’ai lue, je VAIS le faire et lui en parler.
    Comme tu dis, en parler ne fait pas mourir !
    Je t’embrasse

  7. Chantal
    décembre 15, 2013 at 21 h 37 min

    La belle Hélène , tes mots se font l’écho de mes pensées en la matière . Ma dernière rechute, celle de la veille de mes 20 ans de crabe , je l’ai vécue avec une zenitude que j’ai très vite attribuée au fait que les enfants étaient désormais adultes, et aussi autonomes que possible . Pour un parent, sa propre disparition est souvent envisagée beaucoup au travers de la peur que génère le fait d’ »abandonner  » ses enfants . Reste aussi l’angoisse d’une fin de vie indigne, livrée à la douleur et la dépendance . La mort n’est que la fin de la vie, et qui sait, l’espace où un jour nous rirons à nouveau toutes ensemble .

  8. Bulle
    décembre 15, 2013 at 21 h 37 min

    Et comme nous avons toutes maintenant quelques sites internet importants pour gérer notre quotidien, ne pas oublier de leur indiquer les identifiants et mots de passe, ce qu’avait fait mon amie Gigi.
    Je nous souhaite de longues années de zénitude, et pouvoir, d’année en année, faire un pied de nez à la camarde, lui planter des fleurs dans les narines, voir se creuser nos rides, devenir une vieille dame, indigne ou respectable.
    bises
    Francine

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