Le bonheur est dans le pré

vache21 juillet 2013 :

La barbe. Rentrer à l’hosto un dimanche à 15h, par temps de canicule, pour une intervention programmée le lendemain à 8h30, bah moi, j’appelle ça du sadisme administratif à la noix. Quand on va se faire charcuter une fois tous les 25 ans, ça passe moyen, mais quand on s’y colle tous les ans, les heures sup sont carrément outrageantes.

J’ai appelé pour savoir si on ne pouvait pas au moins reculer l’échéance de 2 ou 3 h, mais voyons voyons, protocole, protocole ma p’tite dame ! C’est comme ça, pis pas autrement ! Pas de surprise, mais ça mange pas de pain d’essayer :-)

Alors j’arrive avec ma petite valise, ponctuelle comme une horloge suisse. Bien sûr, tout est réglé en 5 mn :  ausweispapiere,  prise de tension, remise des clefs de mon p’tit placard… La minette est parquée, fichée, peut fièrement arborer son joli bracelet d’internée-des-fois-kon-légare-ou-kon-la-confonde-avec-LaMarguerite et… se faire suer comme un rat mort jusqu’au lendemain.

Mouais… Enfin ça, c’est la version officielle. La jolie infirmière n’a pas tourné les crocs que je reprends la clef des champs en évitant soigneusement de demander si je dois laisser mon corps à disposition de la science. Direction troquet au bord de l’eau, au bras d’une de mes complices d’évasion, jusqu’à l’heure de l’apéro.

Mais les bonnes choses ne durent jamais assez longtemps… Retour dans la cage à moineaux pour ma soupe aux poireaux (une soupe aux poireaux… 33°c à l’ombre… Faudra que je pense à offrir un calendrier au cuistot avant de partir… Papier glacé et URTICANT de préférence). 4 cachous d’antarax  en dessert pour bloquer la fabrique à neurones, une tite douche insecticide-fongicide-anti-moisissures et me voilà dans les bras de Morphée.

22 juillet 2013 :

Au réveil, retour à la case désinfection, enfilage de blouse montre-moi-tes-fesses, du bonnet de schtroumf et je me retrouve avant d’avoir dit ouf stockée dans le frigo du bloc à 8H30 tapante. J’ai un essaim de p’tits bonhommes verts impressionnant qui me bourdonne autour : apparemment trop, car l’anesthésiste pousse une beuglante à la cantonade « Que ceux qui n’ont rien à faire ici déguerpissent s’il vous plait ». Pfffttt, en un clin d’oeil, la salle se vide, et il m’explique que pour mon confort au réveil côté douleurs, avant l’anesthésie générale, il va procéder à une rachi. Sitôt dit, sitôt fait. Dos rond, piqûre. Noir…

15H ? 15H30 ? Premiers souvenirs… Je vois dans mon champ de vision une paire de guiboles qui tremblent tant qu’elles tapent violemment le matelas à chaque soubresaut. Manifestement, ce sont les miennes mais je mets beaucoup de temps à relier ces deux gambettes à une partie de mon anatomie. Les bras, mains n’ont pas l’air en reste, mais pour l’instant, je suis trop concentrée sur mon sport préféré en sortie de tunnel : vomir ma bile consciencieusement au-dessus du petit haricot. D’après l’infirmière mimi qui me tient le crachoir, cela fait déjà un moment que cela dure. Et cela va durer encore quelques heures. Quand les spasmes commencent à s’espacer, j’arrive petit à petit à capter les autres éléments de la scène qui m’entoure. J’ai réellement un problème de tremblote. Et je comprends doucement que ce ne sont pas des spasmes nerveux, déjà rencontrés sur certaines interventions mineures faites sous anesthésies locales. En fait, il paraît que je caille. Ça, c’est l’info que je reçois par les esgourdes et les mirettes. Ma température affiche effectivement un minable 34°c scintillant et je vois bien que des mains têtues viennent me recoller régulièrement une couverture de survie sur le corps. Mais moi, inside, bah je ne vis pas du tout les choses comme me le décrivent ses indicateurs rationnels : je suis nauséeuse, j’ai besoin d’air, de frais, de grands espaces, et dès que les p’tites menottes prévenantes vont faire un tour dans un autre box pour s’occuper d’un de mes camarades de chambrée, je vire mon anorak illico sans me poser de questions. Doucement, je comprends que les froncements de sourcils qui me cernent vont me valoir à nouveau un petit séjour gratoch en service de réa. La cocotte minute n’est que virtuelle et on peine manifestement réellement à faire remonter le thermomètre.

Une allergie à la morphine? À autre chose?

Encore aujourd’hui, je n’ai pas de réponse. Des prélèvements sont partis au labo pour essayer d’éclaircir le mystère de ce nouveau réveil épique.

Tout ce que je sais, c’est que le gerbi-gerbe a duré, duré et que je n’ai pu regagner mes pénates en service de chirurgie thoracique que le lendemain après-midi…

24 juillet 2013 :

J’ai un vague, très vague souvenir de la veille et de l’avant veille. Il me semble que le Dr Pervenche est venue me parler, qu’il m’a dit comment s’était déroulée l’intervention, fait une annonce quant aux résultats de l’extemporané… Mais c’est diffus, tellement diffus. Je sais qu’il est au bloc toute la journée et qu’il ne passera pas aujourd’hui. Mais j’ai de la chance. Le Dr Alphange, chirurgien qui me suit depuis 12 ans, passe me rendre visite dans l’après-midi. Il a eu son collègue au téléphone et peut, délicatement, remettre de l’ordre dans le kaléidoscope.

Au niveau chirurgical pur, tout c’est bien passé. Il a réussi à atteindre le nodule si mal logé près de ma colonne et en faire l’exérèse. Mes vives douleurs post-op sont tout à fait normales vu que je ne peux bénéficier d’aucun autre antalgique que le Dolipran et l’Acupan.

Quant aux premiers résultats d’analyse, ils tendent à confirmer la suspicion de présence de métastases du K du sein sur le poumon. Bien entendu, les résultats complets et définitifs de l’anapathologie ne débarqueront que dans une dizaine de jours mais la balance est à peu près la suivante : 95% méta sein, 4,99 % primo K du poumon, 0,1%, fausse-frayeur.

Je ne tombe pas de l’armoire. Lors de ma dernière récidive, je savais au fond de moi que toutes ces petites cellules disséminées au niveau des ganglions lymphatiques et du muscle du grand dorsal n’allaient peut-être pas toutes se faire balayer par la chimio, qu’il était fort probable qu’une ou deux rescapées refassent des petiots à plus ou moins long terme. Et ce doute se précisait encore plus clairement depuis janvier 2012, date de la première image nodulaire sur un des scanners de contrôle. Parler de surprise serait malhonnête. Je n’ai pas de crise de larmes, pas de coeur serré, pas de ventre en vrac. Je sais que l’acceptation a pris doucement place depuis un moment déjà. Ce n’est pas de la résignation, juste le passage sur une autre rive, celle de la chronicité quasi acquise de ma maladie. Une autre dimension. Une autre perspective. Une autre vie.

Les larmes, elles, vont venir inonder mes mirettes plus tard, quant les voix aimées vont poser les questions et obtenir les réponses. Je sais que de l’autre côté du miroir, le mot métastases est repoussé avec force, que ma dernière année passée à regrimper sur le ring de la « vie normale » à laisser pousser l’espoir, à replonger mes enfants dans le doux bain de l’insouciance. La claque est sévère. La peur refleurit à la vitesse de la lumière. Je rassure mes titous comme je le peux. Certes, ce ne sont pas de bonnes nouvelles, mais ces cellules sont pour le moment de grosses flemmes, qui ont mis plus d’un an à prendre 2 grammes, donc elles ne sont à priori pas virulentes, donc on va à priori pouvoir gagner beaucoup de temps… « Oui mais maman, est-ce que tu vas pouvoir reprendre à travailler un jour… Comment tu vas pouvoir vivre si ce n’est plus le cas… » Les questions, âpres, au compte-goutte, sortent péniblement. Je réponds calmement. J’ai eu le temps d’y réfléchir à cette kyrielle de points d’interrogation. Je n’ai pas toujours la solution dans mon chapeau mais je sais comment botter en touche sans trop affoler. Puis ma famille, mes tendres, si tendres proches. J’assène les coups, un à un, méthodique, claire, rassurante autant que je le peux. Putain, que c’est raide de faire souffrir à son corps défendant, la carcasse meurtrie et épuisée…

25 Juillet 2013 :

Aujourd’hui, c’est le début de la liberté. Hier soir, un des deux drains a été clampé. La radio pulmonaire de ce matin est bonne. On peut donc le retirer et clamper le deuxième. Le retrait est un très mauvais moment à passer mais enfin,  je ne suis plus vissée au mur. Je n’ai plus que mon nouveau Médor (Système d’aspiration à usage unique (Pleur-Evac®) à tenir en laisse (bon, d’accord, c’est plutôt lui qui me tient par la barbichette) mais je peux enfin me passer de ma sonnette, virer mes bas super sexy et pour le moins inadaptés à la chaleur ambiante, me rafraîchir dans la salle de bain autant que je le veux, sortir à la cafét avec mes visiteurs, bref recouvrer un minimum d’indépendance. Je commence la kiné respiratoire pour pouvoir réapprendre à… parler en marchant (fonction essentielle s’il en est ;-)

26 juillet 2013 :

Retrait du dernier drain. Très très sale quart d’heure. Mais immense récompense. Les douleurs intenses ressenties depuis lundi s’évanouissent instantanément ET… si la radio de demain matin est bonne, je sors illico !!!!

27 juillet :

C’est la quille ! Mon taxi préféré me ramène dans un havre de paix, loin de tout, dans une maison fraîche, avec infirmière et infirmier bénévoles, piscine, p’tit rosé glacé et bonne humeur ! Eh oui, on ne se refuse rien ! Quoiqu’on me raconte dans les jours à venir, j’ai décidé de faire une pause syndicale avant le prochain round. Je compte bien cette année profiter à minima de mes congés payés contrairement aux 4 dernières ! Chuis prof moi hein. Ça fait partie de mon ADN de feignasse les vacances ;-) Alors avant d’aller recreuser la sécu à la louche, je compte bien d’abord profiter de mes cotis salariales. Y a pas de raison ! Le combat est déjà tellement truqué d’avance que je ne veux pas me pointer avec une tête de Droopy neurasthénique alors que l’Autre se prélasse peinard depuis des mois. Comme on l’a a l’oeil depuis un moment et que, bien que méchant, il n’est manifestement pas un grand rapide, je ne crois pas que l’on soit à trois semaines près. So : Holidays !

 

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