Guignarde baraka et camisole camusienne

le-chat27/04/2010, Soulac sur Mer

Il faut que je m’y fasse. Je dois avoir une tête qui inspire les contrôleurs de tous poils : schtroumfs à casquettes,  experts médicaux,  agents fiscaux…Rien qu’au niveau professionnel, j’explose les statistiques nationales : 5 inspections en dix ans ! De quoi faire verdir une grande partie de mes collègues, condamnés à progresser à l’ancienneté avec en moyenne une visite du grand manitou par décade. Autant dire que grimper les barreaux de la grille salariale de l’EN est un parcours généralement long et fastidieux. Je suis donc vernie…

Mais là, même si l’histoire finit bien, j’avoue que je me serais passée de ma légendaire baraka…

- Le 28 mars 2011, après quinze mois de bullage pathologique, reprise en mi-temps thérapeutique. Tout se passe à merveille. Mes élèves et étudiants sont accueillants, plutôt travailleurs. Ambiance sérieuse et bon enfant. Même si je fais autant de route que pour un temps plein (80 bornes chaque jour), le rythme pro et les petites misères générées par le traitement sont à peu près compatibles

- le 7 avril, billet doux dans mon casier : une inspectrice a appelé mon boss pour annoncer sa visite fixée le 14 avril . Poussée d’adrénaline. J’ai 6 jours pour lui préparer une belle séquence de cours, harmonieuse, progressive, pertinente et originale, lui pondre une magnifique évaluation sommative de derrière les fagots ; pour décortiquer la séance à laquelle elle assistera, pour saucissonner mon timing version « cours idyllique sans imprévus » ; pour tenter d’affubler chaque visage du trombinoscope élèves d’un prénom (je ne les ai vus que  4 heures depuis la reprise) ; pour éplucher  la pléthore des articles  publiés pendant mon absence dans les Bulletins Officiels de l’EN et me refamiliariser avec le jargon-jargonnant-pédago-incontournable. Je dois même, si j’en crois la fiche type qui m’a été remise avec le courrier officiel, faire un joli laïus rendant compte de :

  • Ma participation au projet d’établissement
  • Mon implication dans le travail d’équipe
  • Mon action pour le suivi, l’orientation et l’insertion des élèves
  • Mon projet d’évolution dans ma carrière professionnelle

Aïe. Pour les 3 premiers points, cela risque d’être un peu léger. Sur le dernier, cela va carrément coincer, les projections futuristes n’ayant pas encore tout à fait réintégré les rangs dans ma petite caboche, que l’on se focalise sur ma carrière ou non. J’improviserai en fonction de la dame…

Bien entendu, comme parfois on attire ce que l’on redoute, migraine et nausées ont envahi la scène durant les deux jours qui ont suivis l’annonce de ce vaste programme .

J’aurais pu demander à décaler cette épreuve professionnelle à la rentrée de septembre. J’aurai pu souligner la sévérité d’une telle remise en selle après un arrêt de travail aussi long. Mais je me suis tue. Pas envie de générer de la pitié. Pas envie de gagner des galons au rabais. Un brin de masochisme, un chouïa de défiance et des kilos de trouille. Le bel univers des cols, qu’ils soient bleus ou blancs, n’a que faire des canards boiteux, mais je doutais fort que la procrastination fut la parade à cet état de fait.

J’ai donc jeter toute l’énergie dont j’étais capable dans ce challenge , épauler par des élèves absolument outrés par cette visite prématurée. Eux connaissaient le contexte, les raisons de mes absences à répétition, et le sentiment d’injustice n’est jamais plus vif qu’à cet âge tendre. C’est donc portés par une espèce de grâce empathique que nous nous sommes pliés à cette formalité administrative. Une fois n’est pas coutume, l’inspectrice missionnée par l’état pour venir m’évaluer était un véritable bonheur d’ouverture d’esprit : point de grande leçon de morale, point d’attitude condescendante, point de jugements à l’emporte-pièce, point de pinaillage ni de coupage de cheveux en quinze ! : une collègue parfaitement consciente des difficultés du terrain, une conseillère pédagogique loin d’être formatée par le moule, souriante et chaleureuse.

Je repartirai, après une heure d’entretien, légère et liquéfiée, remportant dans ma besace  un régénérant  « avis très favorable »…

Côté suivi médical, ce mois-ci, une seule étape qui passait par la case du Dr Alfange , chargé de mes petites coutures en temps de crises et de mon suivi gynéco durant les pauses syndicales. Après un débat fort court (vu que nous étions tout à fait d’accord sur les options qui s’offraient à moi pour tenter de limiter la casse côté trucs de filles niagaresques), nous avons opté pour le retrait du DIU cuivre que je vais troquer pour le DIU Mirena, le temps de recevoir les résultats de la recherche génétique qui devraient nous parvenir d’ici septembre : si ceux-ci se révélaient positifs, je procéderais à l’ovariectomie prophylactique, si ils étaient négatifs, j’opterais pour la solution définitive du dispositif Essure. Quant à la castration chimique (prise d’enantone),  censée renforcer mes chances de ne pas récidiver en parallèle de la prise de tamoxifène, nous nous en remettrons à l’avis de mon onco, que je verrai finalement début juillet pour la visite de contrôle.

Durant notre entretien, nous avons finalement plus parlé littérature et philosophie que médecine : ces liens qui se tissent doucement, humains, de plus en plus détachés du sujet qui  à l’origine  a fait que nos chemins se sont croisés, voire télescopés, me rassurent infiniment. La certitude de ne plus jamais être pour cet homme une patiente anonyme, interchangeable avec ma voisine de salle d’attente, participe à ce sentiment de confiance que j’aspire à connaître avec mes spécialistes depuis fort longtemps. Notre tandem ressemble enfin, après quelques petites ratées, à l’idée que je me suis toujours faite du rapport soignant/soigné.  Cette connivence sereine était pourtant difficilement envisageable vu notre passif. Selon Camus,  « celui qui désespère des évènements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou ». Je suis ravie d’être éligible au port de la camisole.

 

 

 

 

 

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