Évangile Selon Saint Crabus, Chapitre XXII, Verset 39

Narcisse-CaravageIl y a un an, la broyeuse des traitements, seule à pouvoir contrer la Grande Faucheuse, entamait son travail d’extermination imprécise : cellules saines et malignes, amoureux en sursis et amitiés bancales, projections futures et encombrements futiles, les victimes ont été nombreuses. Mais au milieu de ce carnage, j’ai pu aussi entasser des p’tits trésors. Ces derniers ne m’empêchent pas de trembler devant la souffrance, qu’elle soit physique ou émotionnelle, ne m’ont donné aucune leçon de résignation, ni de fatalisme, ne m’extirpent pas des griffes de la vie, ni des blessures affectives, mais ils me font regarder les années à venir, quel qu’en soit le nombre, quelle qu’en soit la nature, comme une succession d’instants présents qui méritent tous mes soins, toute mon attention. Oh, j’en gâche encore beaucoup trop avec de petits tracas insignifiants ; j’ai encore de temps en temps le ventre qui se vrille à l’idée que mes enfants pourraient me perdre avant d’avoir déployé leurs ailes ; certains chagrins même me touchent plus profondément, certaines révoltes grondent, toujours aussi impétueuses, voire davantage, et la capacité que j’avais à me projeter facilement dans l’avenir a pris une sérieuse claque : je ne suis parvenue ni à intégrer le paisible et indéboulonnable sourire du dalaï-lama ni à piquer l’auréole de ma sainte patronne.

Mais dans l’œil du typhon, au cours de ces heures immenses où j’ai peiné à donner du sens à ma petite existence souffreteuse, j’ai profité d’un cours magistral : j’ai été contrainte, pour ne pas lâcher prise, de me pencher sur mes besoins essentiels. Pour la première fois de ma vie peut-être, je n’ai eu d’autre choix que de penser, avant quoi que ce soit ou quiconque, à moi, et cesser de mettre la priorité de tous les miens avant mon propre bien-être. Mes ressources étaient si minces, mes marges de manœuvre si étroites, que ce vilain égocentrisme s’est tout simplement imposé… Mais si, aujourd’hui, j’ai passé le cap de cette brèche dangereuse, de ces heures fragiles, je n’ai pas oublié la soudaine évidence de ce concentré de survie et j’aimerais avoir la sagesse de la commuer en simple ligne de vie : afin de donner intelligemment tout l’amour dont je débordais aux miens, afin de ne pas le distribuer aux quatre vents, à mauvais escient ou à fonds perdus, il m’a fallu avant toute chose écouter ma petite musique à moi, si souvent mise en sourdine. Écouter non pas ce que le devoir, la raison, la morale, la filiation, l’habitude, la culpabilité ou mon syndrome de saint-bernard me dictaient, mais ce que me disaient seulement mon cœur et mes tripes. Demander à mes proches de m’aimer pour ce que j’étais vraiment, sans artifices, sans sacrifices, et les aimer de la même façon. Forcément, devant cette ligne de conduite, les fragilités de certaines relations ont été mises à nu, à mal, les concessions que j’avais la faiblesse de faire pour ne pas blesser, pour ne pas perdre, pour ne pas heurter en m’oubliant n’avaient plus de sens, et s’en est forcément suivi un grand ménage de printemps. Ne sont restés alors autour de moi que les pépites, les fidèles, les indéfectibles. Les élagages sont souvent douloureux bien sûr, mais ils sont souvent aussi les garants de la vigueur du tronc porteur et de la vivacité des repousses.

C’est un véritable travail d’équilibriste que de garder toute sa cohérence, de ne pas trahir ses fondamentaux, de penser à sa pomme, tout en restant ouvert et protecteur, compréhensif et empathique. Aimé et aimant. Vraiment soi et vraiment entouré. À la phrase du questionnaire de Proust, que je m’étais amusée à remplir bien avant mon premier tango avec le K, qui demande ce qui peut arriver de pire dans votre vie, c’est sans hésitation que j’avais répondu : Perdre mes enfants, au sens propre comme au figuré, perdre mon autonomie et m’oublier par amour. J’étais donc déjà très consciente que ce dernier mot, magnifique, perdait une grande partie de son sens quand on n’en soignait pas la source même. Mais voilà. J’ai grandi, comme beaucoup, dans la sacro-sainte cathédrale des préceptes judéo-chrétiens, qui fustigent le centrage sur nos petits nombrils, érige en péché capital le narcissisme, l’égoïsme et nous font parfois perdre de vue que l’amour de soi n’a pas à s’opposer à celui de son prochain, que l’abnégation sacrificielle n’a rien d’un sésame pour le paradis (terrestre bien sûr ; le céleste, je ne suis pas encore spécialiste). Bien que vilaine mécréante, imbibée comme un buvard des sermons de mes anciens profs en soutane, j’avais encore une nette tendance à considérer l’adage populaire qui dit « charité bien ordonnée commence toujours par soi-même » d’un œil torve et réprobateur.

Un réflexe d’embrigadée sans doute. Le spectre de la ma propre mort m’a fait une petite piqûre de rappel, m’écartant un peu plus des critères de la canonisation.

Quoique… après tout, le deuxième commandement de notre p’tit Jésus n’est autre que « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». J’imagine que dans sa très grande bonté, il partait du principe que chacun de nous s’aimait beaucoup beaucoup (on peut lui pardonner cette grossière erreur : Freud n’était pas encore né et il n’a par conséquent pas eu la possibilité de faire son stage de découverte professionnelle à la fin du collège dans un ou deux cabinets psy pour s’apercevoir que ce n’était pas toujours du tout cuit). J’ai peut-être bâclé mes leçons de catéchèse (ou suis atteinte d’une trop grande mauvaise foi), mais je n’ai pas l’impression qu’il ait pensé à préciser qu’on commençait d’abord par Bibi pour ensuite s’occuper de Toto. On va dire que Saint Matthieu a manqué de clarté en rapportant ces propos et que Crabus, Grand Maître de chair(e), est venu clarifier un peu ce joli flou artistique…. Qui sait ? Saint Pierre, au moment du tri sélectif, me passera peut-être l’interprétation peu catholique des Saintes Écritures que j’ai pu faire sous la houlette de mon nouveau prof. N’ont-ils pas dit quelque part dans la même collection qu’heureux seraient les pauvres en esprit, car le royaume des cieux était à eux et pareil pour les affligés qui seraient consolés ?

Allez… Tout n’est peut-être pas perdu finalement et ça pourrait même renouveler le stock des disciples !

 

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