Pédale douce

Le temps qui passe11/01/2011, La Pernelle

La pause martiniquaise du mois de décembre a été fort propice à la réflexion : du temps, du fin bonheur, mais aussi de la gamberge – faut croire que le soleil, ça ne fait pas tout fondre, malheureusement !

Je sentais depuis quelques temps un malaise sournois s’installer dans ma p’tite caboche. S’allumaient des gyrophares que je chassais comme des mouches importunes, sans m’y arrêter.

Partir loin, c’était aussi prendre le recul nécessaire et s’arrêter sur les petites sirènes que je ne prenais pas le temps d’écouter. C’est ce que j’ai fait. Et j’ai vu… les croisières qui s’amusaient en glissant à l’horizon… les frégates qui dessinaient leurs arabesques chasseresses dans le bleu azur…. le petit ressac têtu des vagues cristallines. J’ai remis le nez au vent, humé à pleins poumons la fragrance suave du tiaré, des épices du marché. J’ai retrouvé la peau candide d’une môme de sept ans, passant des heures à rassembler un trésor de bois flottés, de coquillages, de corail échoué, de verre poli, pour pouvoir inventer ensuite des suspensions improbables et délicieusement inutiles.

Puis, sans que je la cherche vraiment, dans cette légèreté retrouvée, j’ai fini par remonter à la source de cette fébrilité sous-jacente et innommable : j’ai pris conscience que le cancer ne se contente pas toujours de chair fraîche. Qu’il peut aussi vous happer dans la lutte, devenir pieuvre, s’immiscer dans le moindre interstice de votre caberlot. Le combat, la hargne, le besoin de tout faire pour épargner à d’autres une partie au moins de la géhenne polymorphe de la Bête.. C’est de cette manière pateline qu’il était en train de m’engloutir alors que je suis vivante, que je viens d’obtenir un troisième sursis précieux, inestimable.

Trop d’investissement, trop d’engagements, trop de combats sur trop de fronts !

Le blog, une velléité d’implication dans le bureau des Impatientes, un projet de bouquin collectif à rendre pour fin février, des sollicitations de plus en plus fréquentes de médecins pour participer à des luttes politico-médicales âpres et pointues, des connaissances qui s’accumulent et qui, au lieu de me rassurer, prennent une tournure réellement anxiogène… Plus mon cher Tamo, mes propres questionnements, l’approche de la reprise du travail et les doutes qu’elle génère, les éternelles emmerdes administratives et financières liées à la pathologie, la chaudière qui débloque, le double des chaussettes qui s’égare toujours aussi mystérieusement, bref, toute la kyrielle de douceurs que l’on trouve dans la queue de la comète crabesque ajoutées à celles que notre petite existence de terriennes nous réservent immanquablement.

Lorsque je suis rentrée, j’ai voulu, malgré tout, remettre le pied à l’étrier, renouer les contacts établis, reprendre la rédaction des billets du blog, mettre en forme les lignes dédiées au bouquin en gestation, répondre aux courriers qui s’accumulaient, mais comme une bonne fille de Devoir, comme un p’tit soldat qui repart au front, non plus par flamme, mais par sentiment de fidélité, aiguillonnée par la peur d’être perçue comme une lâcheuse, par orgueil aussi sans doute. Or j’ai réalisé, la semaine dernière, le popotin calé sur mon banc préféré, face Loire, les yeux plein du clignotement noir et blanc des vols de vanneaux, que ça, cela s’appelait clairement une fausse route. Si je fais les choses sans étincelles, je les ferai forcément mal, et ça, c’est pô possible M’sieurs Dames ! Orgueil, orgueil, quand tu nous tiens !!!

Le cancer est dans ma vie et le restera, c’est une évidence, ne serait-ce qu’au détour de chaque contrôle à venir. Il s’invite aussi beaucoup dans la vie des miens depuis quelques mois (famille, amis, enfants d’amis). Je dois donc sérieusement songer à me réserver toutes les plages qu’il me laisse disponibles pour renouer avec le peu d’insouciance qu’il me reste. Réapprendre à jubiler, à exulter, à croquer les p’tits et grands bonheurs qui passent à portée de main. Je ne peux pas, ni pour moi, ni pour mes loulous, dormir cancer, respirer cancer, écrire cancer sans m’accorder un ressourcement régulier et indispensable. Les monomaniaques finissent toujours par devenir chiants comme la Lune, et il est hors de question que je devienne une vieille Don Quijota, aigrie de prêcher dans le désert, catastrophée de devoir contempler des moulins indestructibles et agacée par la légèreté de ses contemporains.

Mes proches m’ont distribué trop d’amour pour que je me laisse glisser sur cette pente-là. C’est au contraire à mon tour de leur consacrer du temps, de l’écoute, tant que la maladie ne me remet pas le grappin dessus, tant que l’horloge a repris son rythme paresseux. Je vais juste prêter un peu plus l’oreille à ma petite musique interne et à ces douces voix aimantes qui me murmurent qu’il est moins tard que je ne pense, qu’il faut choyer le temps qui passe, qu’il faut chérir celui qui reste.

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