Il ne noue ni ne délie

coupleJ’ai connu, il y a peu, une séparation douloureuse, bien que choisie, au beau milieu des chinoiseries de Mr Taxotère, au mois d’avril 2010. Ayant fait le choix de ne pas témoigner dans l’anonymat, je ne pourrais donc pas, par respect pour mon ex-compagnon, entrer dans la trame de cette histoire.

Je peux juste vous donner mon ressenti de manière générale, un ressenti né de mon expérience personnelle ou de l’observation des couples qui autour de moi ont été touchés par le cancer. Donc un point de vue très subjectif et à prendre comme tel…

Quand la maladie vient frapper à nos portes, la violence des coups qu’elle assène n’est malheureusement pas exclusivement réservée à l’élu de ses pinces. L’angoisse de la perte de l’être aimé, le formidable, l’écrasant sentiment d’impuissance qui domine devant ses douleurs psychiques, physiques, les rebondissements, les attentes lancinantes, épuisantes, les malaises qui pointent le bout de leur nez dans l’entourage proche ou lointain dès que l’on prononce le mot cancer (eh oui ! encore !), les perspectives d’avenir bousculées, le chambardement magistral d’un nombre incalculable de repères, tout cela vient assaillir, de plein fouet, le conjoint… aussi.

Chacun alors va réagir avec sa personnalité, avec des stratégies de défense, de résistance qui lui sont propres. Chacun fera ce qu’il pourra avec ce qu’il est. Il y aura donc autant de cas de figures que de personnes, même si de grandes généralités, des profils « type » se dégagent immanquablement.

Celui qui va fuir en courant, rapido presto, incapable d’affronter la tempête.

Celui qui va rester, mais nier la réalité, les souffrances qui vont avec, qui va intégrer immédiatement la famille des autruches patentées.

Celui qui va surinvestir, surprotéger, n’écouter que son instinct en oubliant que l’autre est autre.

Celui qui va devenir l’être à soutenir plutôt que l’épaule salvatrice, qui aura toujours un bobo plus costaud que votre bobo du jour.

Celui qui va carrément vivre sur le dos de la bête, heureux d’endosser le costume du preux chevalier, respectable, touchant, admiiiiirable.

Celui qui va se taire.

Celui qui va ne plus parler que de ça.

Celui qui sera dans la plainte.

Celui qui ne souffrira aucun signe de commisération.

Celui qui va parvenir à relever l’ incroyable challenge : rester lui-même, regarder sa compagne comme la femme qu’il a toujours aimée, et s’adapter en souplesse aux aspérités du parcours, vigilant, à l’écoute.

J’en oublie plein. Les nuances, les variantes étant infinies… Cette gageure (préserver l’amour, la pérennité d’une vie commune) est d’autant plus compliquée à soutenir que la personne malade, elle aussi, va réagir, plus ou moins violemment, plus ou moins perceptiblement, face au évènements. Donc bien malin qui peut dire ce qu’il adviendra, au sein d’un couple, à court, moyen ou long terme, quand celui-ci se voit imposer l’arrivée d’une pathologie lourde, potentiellement mortelle et qui, de toute façon, laissera une kyrielle de stigmates sur son passage et ne claquera jamais tout à fait la porte. Mais je suis cependant convaincue d’une chose : c’est que le cancer ne noue ni ne délie. Pour moi, il ne fait qu’accélérer les processus, donne du coffre aux p’tites sourdines que, par lâcheté, par confort, par habitude, nous n’écoutons pas, nous ne voulons pas écouter. Il fait de la minuscule brèche la crevasse que le temps aurait fini par mettre à jour. Il exacerbe l’harmonie déjà existante, renforce les liens déjà indéfectibles, parfait les complicités en place. En amour, en amitié.

Pour moi, et dans beaucoup de domaines, cette maladie (comme de nombreuses pathologies sévères), c’est juste un exhausteur de goût. La moindre pointe d’amertume en vient à occuper toute la scène, le plus petit bonheur gustatif se meut en festival de saveurs.

J’avance donc sans aucun regret, sans aucune rancœur, quel qu’ait été l’ampleur du carnage et des souffrances endurées, de part et d’autre… Que le couple perdure ou non après la tempête, il n’y a ni lâche, ni méchant. Ni héros, ni poltron. Ni fort, ni faible. Seulement deux êtres qui ont fait ce qu’ils ont pu, dans la tourmente. Et qui sont arrivés à un point qu’ils auraient de toute façon atteint à la force du sablier.

Mais cela n’engage que moi…

 

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  1 comment for “Il ne noue ni ne délie

  1. Fouqueau
    mai 18, 2016 at 14 h 49 min

    Très beau texte objectif et écrit avec beaucoup de poésie et de sagesse. J’aime beaucoup.

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