Expertises médicales : CV de La Noiraude

L’ASSIMILÉE-FONCTIONNAIIIIRE ET L’EXXXPERT-MÉDICAL

Expertfonctionnaire

Entre ma tumorectomie, l’annonce de la naissance de mon premier crabus, du protocole qu’elle induisait et ma première cure de chimio, j’ai pu remplir tous mes papelards administratifs, conseillée par une secrétaire de mon lycée tip-top (tricheuse car ex-crabahuteuse). Manque de bol, comme entre la première mammo et le verdict s’est écoulé un mois, je suis en retard, et je ne couperai pas à trois mois de passage obligatoire en demi-traitement (le temps du circuit classique plus celui de la rectification au service compta du rectorat… Pas grave… C’est pas comme si j’avais été toute seule, eu deux enfants à charge et une maison à rembourser… Quoi ? Trois mois à 800 €, payée à rien foutttt… De quoi qu’ê s’plaint la dame ? Ça lui s’ra de toute façon remboursé dans… 6 mois, si tout va bien… Alors !)

Passons ! Ma demande est enfin enregistrée par le comité médical et je reçois donc ma première CONvocation pour l’EXXXXpertise Médicale.

PREMIÈRE EXPERTISE : MARS 2002

Mince, je suis déjà en pleine chimio ! La date ? Le lendemain de ma deuxième cure. Oups. Comme je ne tiens pas particulièrement à retapisser le cabinet de mon futur expert, je prends mon téléphone pour essayer de faire bouger la date de l’entrevue. On me répond que ce n’est pas possible. Que le calendrier est déjà bouclé. Que si je ne peux vraiment pas venir, l’expertise sera repoussée de plusieurs mois, décalant aussi, par la même occasion, la reprise de mon salaire à taux plein. Gloups… Bon, et si je viens en ambulance, pourra-t-on me faire un bon de transport ?

« Ben non, c’est pas prévu… » Regloups. Suis-je bête. Prévoir un truc pareil…

Allez p’tite crabahuteuse en herbe, fais pas ta chochotte !

Un tour de voiture, un bon coup d’air gelé sur ta tête d’œuf, après les miasmes de ton box chimiesque, ça ne te tente pas ?

Mais si mais si. Allez zou ! Sont sympas quand même. Le point de rendez-vous se trouve à moins de vingt bornes de ton plumard. Ta petite bassine jaune, ta meilleure copine depuis un mois, est transportable. C’est parti. L’expert est une experte. Une Doc généraliste. Petit salut rapide. Farfouillis dans les paperasses, repêchage de mon dossier.

— Ah oui… Allongez-vous !

Impec. Prise de température. 37°2. Ni le Vésuve, ni le pôle nord.

— Levez-vous !

Passage sous la toise. 1,75 m. Ouf, la chute de ma crinière ne m’a pas fait perdre un millimètre.

— Voilà, ce sera tout !

— ……… Pardon ? C’est fini ?

— Oui. Oh, vous savez, c’est une visite de principe. La lecture de votre dossier… et puis vous voir deux minutes suffit amplement…

— Vous me faites déplacer un lendemain de chimio pour me mesurer et prendre ma température ?

— Ah !… c’était hier ? C’est sûr que cela aurait pu tomber mieux.

Fin de la conversation. Sifflet coupé. CLM accordé.

DEUXIÈME EXPERTISE : JUIN 2002

Mon accord de « Longue Maladie » a expiré. Consciencieuse, il y a deux mois, c’est-à-dire un mois après ma première expertise, j’ai renouvelé ma demande auprès du comité médical. Je viens de terminer ma chimio et d’ici un mois, j’attaque le marathon estival de la RT : trente séances. Un mois et demi de navettes maison-centre, centre-chimio.

Deuxième convocation dans ma petite boîte aux lettres. Cette fois-ci, sur les genoux, je me fais conduire.

35 km, c’est l’autre bout de la planète. L’expert est un cancérologue – oui, à l’époque, cette appellation était encore d’actualité. Aujourd’hui, on dit « oncologue » : ça doit faire moins peur aux crabahuteux qui n’ont pas fait de grec !

Super gentil. Pas de toise, pas de balance, pas de thermomètre, pas de tensiomètre. Bref, pas d’auscultation. Manifestement, ma tête de Calimero déplumée lui suffit à lui aussi. Par contre, il m’apprend avec force patience les subtilités administratives à venir. Il envisage ma reprise six mois plus tard, d’abord en mi-temps thérapeutique pour trois mois, puis à temps plein. Si possible, je ne dois pas m’arrêter ou travailler davantage à mi-temps. En effet, je viens d’entamer un précieux capital : sur toute ma carrière, pour une même pathologie, je ne peux bénéficier que d’un an de mi-temps thérapeutique au total. Si je dépasse un an d’arrêt complet, je passe de la case CLM à la case CLD, ce qui implique une autre… expertise. Avec le cancer, on ne sait jamais… c’est un animal qui adore les come-back. Mieux vaut se garder des munitions. Chouette.

En 2008, effectivement, Crabus, le retour ! Cette fois, pas d’soucis ! On se contente d’une éradication chirurgicale. Adieu néné. Adieu Crabus (enfin on me le fait croire !). Deux mois d’arrêt. Pas de CLM. Pas d’expertise.

TROISIÈME EXPERTISE : JANVIER 2009

Reconstruction de feu-néné par la technique du lambeau du grand dorsal. Arrêt initial prévu : deux mois. La chirurgienne me laisse entendre que si c’est un peu short, mon généraliste pourra prolonger. Ce sera effectivement un peu court. Pas en raison de la rééducation ni de la cicatrisation… non… une petite complication ORL. Lors de l’intubation, le nerf dit « récurrent » a été touché.

Conséquence : aphonie, puis dysphonie sévère pendant huit mois. Le mutisme. Voilà un truc super pratique pour un prof de langue ! Aïe ! aïe ! aïe !… Je suis à la bourre pour la demande de CLM au comité médical. Pour moi, l’extinction de voix allait passer. Donc pas d’anticipation salvatrice… Or, on m’apprend que cela sera, au mieux, quelques mois de chevrotements, au pire, le reste de ma vie ! Aïe ! aïe ! aïe ! En plus, il y a une longue file d’attente. Et puis, il y a le temps de l’expertise. Programmée fin juin : rezuuuuuut ! Le temps que l’expert rédige son rapport, pfft, envolée la dame de l’inspection académique, le comité médical, la comptable du rectorat. Holidays !!! Sanction : six mois à demi-traitement.

Le troisième expert, c’est un généraliste.

Vu ma voix de chat écorché en retour de fiesta, pas besoin d’un spécialiste ORL patenté pour imaginer que l’élève du fond de la classe n’entendrait pas un traître mot de mes palabres (non, non, même s’il lui venait à l’idée de tendre l’oreille !). Le doc recommandera cependant une reprise à mi-temps thérapeutique dès septembre. Coup de bol : la rééducation intensive chez l’orthophoniste, initiée trois mois plus tôt, finira par payer. En septembre, la corde vocale gauche compensera la fainéantise de sa binôme, toujours paralysée. C’est fragile, mais ça marche ! En octobre, c’est Byzance : rappel des six mois de demi-traitement impayés et opération de finition de la reconstruction nénesque. C’est ma banque qui fait la gueule… Adieu agios et remontage de bretelles ! Enfin, rien à côté de l’assureur de mon banquier : lui, comme il a enfin the justificatif qui l’oblige, par contrat, à payer les remboursements de mes emprunts jusqu’à ma reprise, ben il faut qu’il crache au bassinet ! C’est bizarre. Le courrier de régularisation a dû mettre au moins quinze jours à lui parvenir. Et le rappel au moins autant avant de ne finir par tomber sur mon compte. Vraiment curieux. Cela allait tellement plus vite lorsqu’il s’agissait de m’envoyer une petite bafouille pour me dire qu’il ne pouvait pas me verser le moindre radis. Le premier décembre : reprise à temps plein. Enfin !… Quelques jours plus tôt, apparition d’un ganglion axillaire. Quelques jours plus tard, branle-bas de combat. Crabus, le re-retour ! Destruction de reconstruction, chimio, radiothérapie, hor- monothérapie. Re…re…re… et..

QUATRIÈME EXPERTISE : JUIN 2010

Fin de chimio. Souffrante. Exténuée. Je suis venue seule. En deux temps. Pause d’une demi-heure en milieu de trajet. Marre de faire chier les copines pour jouer les taxis. Un oncologue. Froid. Professionnel. Laconique. Il doit statuer sur mon passage en CLD (Congé Longue Durée), et fixer la date de ma reprise. Ce sera décembre 2010. En mi-temps thérapeutique pour trois mois, puis reprise à temps plein. Pas d’auscultation. Je suis à l’ouest. Je veux bien tout. Amen.

And the winner is… Mister Expert Number 5!

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