Des étoiles bien trop filantes

bernard-Giraudeau

Bernard Giraudeau

Sa voix me manque cruellement. C’est la première fois que j’entendais la parole du patient passer au-dessus du brouhaha lénifiant des médias. Une voix qui n’avait ni livre, ni film, ni produit à vendre. Juste des messages à transmettre. Il avait trouvé le ton juste, calme et corrosif, serein et incisif, sans concessions, entier et digne. Une étoile bien trop filante. Je supporte de plus en plus difficilement la description que les médias, les politiques, nous font du monde des cancéreux (les bons résultats de mortalité, les chimios-même-pas-mal, les supers centre antidouleurs (je connais… le mien a ce beau label marketing !), les reportages qui dégoulinent de bons sentiments mais qui ne vont surtout pas gratter là où ça fait mal, là où le système se délite, là où même les médecins humanistes se noient tous les jours dans les conditions de boulot qu’on leur inflige. Le décalage entre les merveilles du Plan Cancer et la réalité du terrain. Les cancéreux rémissionnaires qui vont crier leur « guérison » en éclusant tous les plateaux de téloch avec leur méthode « miracle » et leur « secret du bonheur ».

J’aurais aimé le voir jouter encore longtemps avec nos politiques actuels (je le mets en italique ce mot pour lequel j’ai tant de respect, car peu méritent ce magnifique qualificatif !) sur la prise en charge de la douleur, sur les réformes en cours côté sécu (déremboursement prévu des VSL, non-prise en compte des ALD non liées au travail dans le calcul des retraites, disparition des centres hospitaliers ruraux… etc.). J’aurais adoré qu’il puisse transmettre encore longtemps son « accepter sans se résigner », « aller vers ce que l’on doit être ». Je n’ai pas son charisme et ne peux compter sur aucune carrière d’artiste pour profiter de la tribune qu’elle donne, mais je suis une de ses ferventes disciples et essaie, à mon humble niveau, de faire bouger autour de moi ce qui peut l’être. Je fais mon p’tit Don Quichotte, têtue, pugnace, sereinement mais fermement, partout où je vois se profiler un gros moulin à vent sur mon chemin. Quand j’en ai la force. Et même si cette insoumission ne date pas d’hier, je lui dois cette volonté inébranlable de faire bouger les lignes. Avec le verbe. Juste avec les mots.

Sur le sujet du cancer, c’est l’unique personne qui m’ait jamais donné l’envie de donner mon blanc-seing (allez, je résiste au jeu de mot…) sans ciller. Oui, une étoile… bien trop filante.

« Accepter la maladie sans se résigner »

« Garder un esprit critique »

Toutes ses interventions sur La Maison Du Cancer

Photo : Tshi

Photo : TshiLhasa De Sela

Lhasa de Sela

Une autre voix. Une autre étoile. Un autre manque. Lhasa de Sela était une chanteuse américano-mexicaine, québécoise à ses heures, polyglotte. Elle est décédée le 1er janvier 2010… suite à un cancer du sein. Une maladie affrontée dans le silence. Une petite mort discrète.

Je suis incapable de vous dire l’effet que l’annonce de sa mort a eue sur moi. Ma nouvelle récidive était fraîche de quelques jours. Lhasa avait 38 ans… Je l’écoutais souvent, très souvent. Depuis ses débuts. J’ai vu cette artiste magnifique trois fois sur scène et je puis affirmer que c’est la seule personne qui ait pu m’emmener si loin dans son monde, si pleinement dans son univers, avec une telle facilité. Trois concerts où je n’étais pas tout à fait « spectatrice ».

C’était un p’tit bout de femme qui alliait et me renvoyait de façon plus que troublante tous mes paradoxes, toutes mes déchirures, toutes mes jubilations. Une puissance de cristal. Une fragilité de colosse. Elle était drôle, profonde. Un corps de jeunesse dotée d’une « vieille âme ». Une plume passionnée, vibrante et pourtant sage.

Je l’ai aimée à la première note, puissante, fougueuse, à la première des inclinaisons de sa nuque de moineau. Je la savais. Je la sentais. C’est quelque chose que je ne m’explique pas. Que je n’arriverai pas à vous expliquer. Cela n’a pas d’importance… Elle n’est plus. Enfin si, un p’tit peu. Répartie dans, j’en suis sûre, des centaines d’autres cœurs, mystérieusement touchés, comme le mien. Morcelée et entière, vivante, sur de petites partitions. À jamais gravée.

Des étoiles filantes, beaucoup trop filantes. Mais si belles encore, même évanouies.

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  1 comment for “Des étoiles bien trop filantes

  1. christiane
    octobre 8, 2016 at 8 h 22 min

    Chère Hélène « Don Quichotte » tu fais revivre (et donc de nouveau écouté) par tes mots si justes, par tout ce qui est TOI … la voix de ces 2 étoiles bien trop filantes  » que beaucoup d’entre nous, admire, respecte et aime … Comme ces 2 étoiles, tu es un de ces êtres qui ne font pas que traverser leur vie ou l’histoire mais qui laissent tant de choses qui seront pour toujours à partager bien au delà de tout …. Je reprends ta phrase :  » J’aurais adoré qu’il puisse transmettre encore longtemps son
    « accepter sans se résigner », « aller vers ce que l’on doit être ».  »
    c’est ce que tu fais encore et toujours en n’oubliant jamais de soutenir nos petites soeurs de combat … je souhaite de tout coeur que cette histoire que tu écris si sincèrement, à l’encre de tout ce que tu vis, continue le plus longtemps possible … je t’aime Hélène et je t’embrasse affectueusement

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