Corrida médicale

corrida9/01/2002.

Ce soir, c’est mon baptême de crabahuteuse. Mais je ne le sais pas encore. Deux de mes fidèles amis m’emmènent en voiture. L’ambiance est à la déconnade, légère, un brin électrique. J’appréhende un peu l’anesthésie (j’ai toujours eu de très mauvais réveils ; je suis une très médiocre nageuse de penthotal) mais ma petite cervelle freine des quatre sabots quand j’essaie de me projeter au-delà des brumes post-opératoires. Le salut de l’inconscience, le refus de la bascule. J’arrive avec mon sac en bandoulière, la fleur au fusil. Mes chauffeurs me laissent dans le hall, souriante. Il paraît que le radiologue est prêt. Pas d’attente. Chouette. Bises claquantes sur chaque joue. Bye bye. A demain les z’amis. On m’avait parlé de repérages, de pose de fil pour le chirurgien. Mais sans entrer dans les détails. Et pour cause… Une petite infirmière toute mimi, toute jeunette, me prend en charge. Je dois me déshabiller, enfiler une tenue de schtroumpfette, m’allonger et avaler un « p’tit calmant », histoire de me détendre. Elle revient tout de suite… Elle va chercher un patch (???).

Je m’exécute, p’tit calmant mis à part. Je ne suis pas angoissée. Je le prendrai peut-être plus tard, si le sommeil ne vient pas cette nuit.

Elle revient.

– Je vous pose le patch. C’est un anesthésiant local. Cela va vous aider un peu pour la pose du harpon.

_??? (M’aider un peu ?? Le harpon !!!??? Sa sollicitude, son stress palpable, son vocabulaire barbare, commencent à faire clignoter deux ou trois warnings dans ma p’tite tête : médecin supra-ponctuel, infirmière aux p’tits soins, patch, harpon… ça sent la surprise kinder, mais sans le chocolat..)

Un bon quart d’heure plus tard, le radiologue vient me chercher et m’invite à passer dans la pièce contiguë.

– Voilà, je vais procéder à la pose du harpon. Je vais vous pincer le sein extrêmement fort avec les deux mains, ce qui va l’endolorir mais en même temps diminuer la douleur lorsque je vais enfoncer cette aiguille, qui contient le harpon, et que je ne laisserai en place qu’après avoir vérifier avec la mammo qu’il est bien placé au niveau de la tumeur.

J’ai juste eu le temps d’écarquiller les yeux à la vue de la dite « aiguille », que j’ai plutôt trouvée monumentale, qu’il passait à l’action.

Me voilà banderillée !

C’est jour de corrida, et EL Toro Super Bravo, aujourd’hui… ben c’est toi ma cocotte..

– Allez, on passe à la mammo. C’est juste là, devant vous.

– Avec… l’aiguille dans le sein ???

– Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Je vais aller doucement…

– ??????

Exécution.

– On n’est pas dedans… Reculez… Respirez… J’enlève la seringue. Je pince. Deuxième banderille. Deuxième mammo.

Deuxième ratage de cible…

Troisième banderille.

Troisième mammo. Troisième ratage de cible…

Le toro bravo a soudain très chaud, pique une suée glaciale, sent ses jambes flancher. A juste le temps de le dire. La douleur est insupportable. Elle m’envahit. Me liquéfie. Je sens le sang refluer. Ma peau suinte la peur. Je ne comprends plus ce que je fais ici. Je n’ai qu’une envie : perdre pied, me laisser glisser, là, sur le carrelage. Quitter ces mains qui me fourragent, ces sourires figés qui se veulent rassurants et qui me tétanisent. Mon bras cherche un support qui n’existe pas.

Hop hop hop. En une seconde et demie, on m’a glissé une chaise sous les fesses, fait respirer les « sels ». Le crime était prémédité, les parades rodées..

– Vous êtes très courageuse, madame ! Beaucoup de patientes font un malaise vagal bien avant. Vous n’avez pas perdu connaissance. C’est bien. On vous laisse respirer un tout petit peu et on reprend.

(Chouette, vont sûrement me donner une médaille en chocolat !)

Quatrième banderille. Quatrième mammo. Cible atteinte !!!!

Ouf… Je m’assois. Sidérée.

Est-ce que c’est juste une petite mise en bouche ? Juste un bizutage de mauvais goût ? Si on impose à une femme, en 2002, de telles tortures, est-ce parce qu’il n’existe aucune technique plus douce ? Est-ce parce que son cas est grave et que ces souffrances, violentes mais passagères, sont malheureusement incontournables ?

Deux questions arrivent à franchir mes lèvres hébétées, exsangues :       

– Pourquoi personne ne m’a prévenue de ce qui m’attendait bon sang ?

Sourire contrit du radiologue :

– Mais parce qu’aucune patiente ne voudrait franchir le pas de cette porte si on lui expliquait ce qu’on se prépare à lui faire subir ici et que cette manipulation est absolument indispensable pour guider le travail du chirurgien. Là, il n’avait peut-être pas tort mon gentil bourreau. L’argument était terriblement recevable… si l’application de cette technique avait été aussi barbare partout.

– Et l’anesthésie locale ? C’est contre votre religion ? Sourire moins crispé.

– Non, du tout. Je préférerais, et de loin, pouvoir la pratiquer pour ce geste médical. Mais on ne peut y recourir la veille d’une anesthésie générale..(Manque de formation continue ?????)

J’ai suivi l’assistante comme une automate dans les couloirs, jusqu’à ma chambre, un bout de fil de pantin désarticulé jaillissant de mon sein, dépassant de ma chemise de Schroumpfette.

Je n’ai pas touché au truc qu’on m’a servi en prétendant éhontément que c’était de la soupe.

Je n’ai pas pris l’option téléphone pour cette soirée, de peur de ne pas avoir la force de taire cet épisode auprès des miens, qui se seraient bouffés les cuticules avec encore un peu plus d’entrain..

Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. L’infirmière de garde m’a expliqué qu’il fallait éviter de trop gigoter dans mon sommeil (rapport au fil, au harpon qui y était attaché).

Pas de sommeil, pas de gigotements. Une vraie statue de sel. Sage. Terrorisée.

Bienvenue en enfer…

PS : Une pose de harpon/hameçon/repère n’a normalement rien à voir avec cet épisode.

Reportez vous à la fiche POSE DE HARPON pour en savoir plus.

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  1 comment for “Corrida médicale

  1. novembre 18, 2013 at 7 h 40 min

    2002- salle d’attente en radiologie
    On me donne une blouse. Pourquoi? le mot « harpon » m’intrigue. je revois en boucle la chasse à la baleine….mer de tempête, souffle d’évent au loin, le bateau chevauche la houle, le souffle disparait…la mer est rouge de sang!
    Une petite blonde me reçoit et raconte tout en me manipulant un dîner avec les copains à sa collègue. J’ai l’impression qu’elle a laissé tomber le haut la plaque supérieure du mammographe sur mon sein. La baleine cesse de respirer. ne plus respirer, ne pas bouger, ne pas ouvrir la bouche pour ne pas hurler. C’est dingue ce truc, pourtant jusqu’à présent les mammos ne m’ont pas fait souffrir. « j’ai mal » , « c’est normal » dit-elle. Ah bon! Il faut attendre la radiologue qui doit poser le truc dont je tairais le nom…Dès qu’elle me relâchera je la giflerai. « j’ai mal »…j’ai l’impression que mon cerveau se met en veille, mon corps se réduit à mon sein, je ne suis plus que lui. la radiologue prend sans doute un deuxième café. « J’AI MAL », « ça passe à la longue » dit elle. Je ne peux plus parler, je suis ahurie, tétanisée…la radiologue accepte sans doute les chocolats que lui offre le beau manipulateur…Elle arrive enfin en courant, pique, repique….je ne sens pas la manipulation. Le mal est si puissant. On rallume, on me détache. Au moment de la libération je me trouve mal comme si le sang affluait dans le sein, dans le cerveau…Je ne la gifle pas, je suis ahurie. Une tige filetée oscille sur le sein. Il faut l’enrouler et la scotcher sur la peau pour que je puisse me rhabiller et partir. Comme un mètre sur enrouleur, la tige à peine entortillée au moindre relâchement se défait. les deux connes entortillent le binz sans gants, ça pisse le sang…C’était un lundi, le mercredi septicémie…

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