Il faut que l’on vous dise

Ce texte a été écrit à plusieurs mains sous l’impulsion de VeroChartres, avec l’aide d’Anne et de Christiane. Il est consultable sur le site des Impatientes.

Depuis peu, Doudette (VéroChartres) nous a quitté, emportée par sa dernière récidive. Les mots si justes qu’elle a su poser sur le vécu des Impatientes, c’est le bel héritage qu’elle nous laisse et qui aidera encore bien des femmes à exprimer des sentiments parfois confus ou indicibles. Des pensées tendres pour ses enfants, ses parents, qui ont été, jusqu’à la fin ses p’tits soleils, et qui m’ont gentiment autorisée à reproduire ici ce texte dans son intégralité.

« Nous sommes des femmes, atteintes plus ou moins gravement d’un cancer du sein. Nous n’avons pas les mêmes formes de cancer, nous n’avons pas eu les mêmes traitements, ni connu les mêmes forces, le même courage, les mêmes désespoirs. Nous ne sommes pas les mêmes femmes, chacune a son histoire, mais nous avons quelque chose en commun à vous dire..Vous nous dites…

Il faut garder le moral !

Oui, nous essayons de garder le moral et nous vous étonnons de l’avoir, ce moral. Mais attention, sachez que parfois, on vous ment parce que l’on veut vous protéger ! Alors, quand nous pleurons, même si vous avez mal, laissez-nous pleurer, nous en avons besoin… Pour évacuer notre peur, notre douleur, notre révolte… Et si vous-mêmes, vous ressentez le besoin de pleurer avec nous, faites-le, nous ne vous en voudrons pas. Acceptez l’aide des vôtres pour vous aider à nous aider ! Cessez de nous dire qu’il faut tenir le coup et être forte, accordez-nous le droit d’être un peu faible, surtout quand nous sommes avec vous… Nous ne vous demandons pas de nous assister, mais de nous ménager… Si nous allons nous allonger, ce n’est pas parce que nous baissons les bras, c’est parce que nous avons un immense besoin de nous reposer… Non, une promenade au grand air, à la place, ne nous fera pas de bien, nous n’en avons pas la force… Proposez-nous de l’aide concrète. Par exemple, dites : « Laisse, je vais porter ton pack de lait, je vais aller chercher tes enfants », plutôt que de nous lancer : « Tu as besoin de quelque chose ? », ce qui nous met dans une situation de dépendance… Savez-vous que notre moral ne dépend pas uniquement de notre guérison, des bonnes ou des mauvaises nouvelles, mais aussi des conséquences parfois dramatiques de cette maladie sur notre quotidien : baisse des revenus, perte de l’activité professionnelle, coût des prothèses, des transports… Nous sommes malades et nos traitements sont épuisants. Nous comprenons que votre souhait le plus cher soit que nous ne nous conduisions pas en malades et nous nous efforçons de ne pas le paraître (certaines d’entre nous continuent à travailler, toutes restent des mères et des épouses attentives durant leurs traitements…). C’est auprès de vous, nos familles, nos amis que nous enlevons, parfois, nos masques de femmes fortes et courageuses, nous vous demandons d’accepter ce rôle ingrat, d’accepter notre vrai visage… Peut-être qu’au lieu d’un : « Ça va ? » qui semble ne pas supporter autre chose qu’une réponse positive, aurions-nous besoin d’un : « Raconte-moi ! »

De nos jours, ça se soigne !

On le sait, vous nous le dites… tellement souvent qu’on se demande qui vous voulez rassurer ! Vous connaissez tous quelqu’un qui s’en est sorti… Il y a eu de gros progrès, c’est vrai, mais « ça » ne se soigne pas toujours ! Notre peur de la récidive, des métastases, de l’atteinte de l’autre sein, d’avoir à se battre à nouveau est permanente et incontrôlable… Et sachez aussi que certaines de nos sœurs sont parties, il y a quelques mois ; elles avaient les mêmes traitements que nous et la même volonté de s’en sortir… Chaque contrôle est un supplice, chaque attente de résultats est insupportable, chaque kyste, chaque bouton nous deviennent suspects.

On peut vivre avec un sein, pour moi, tu es comme avant, la féminité ne s’arrête pas à tes seins !

Nous savons que vous êtes sincères en nous disant cela. Nous savons que vous nous aimez malgré tout et que vous nous acceptez telles que nous sommes (bien que certains services de leur compagne depuis 25 ans… ils n’ont pas supporté et sont allés consoler leur immense chagrin dans les bras d’une plus jeune qui avait, elle, ses deux seins…). Mais nous, nous savons que nous ne sommes plus comme avant… Plus question de jeter un regard au miroir avant d’avoir habillé notre corps mutilé, avant d’avoir bien tout camouflé, vérifié que ça ne se voit pas. On ne s’attarde plus sous la douche, les rayons et les vitrines de lingerie nous font mal, les photos dans les magazines nous mettent les larmes aux yeux… Pardonnez-nous de devenir pudiques à l’extrême, de ne plus avoir envie de vous séduire… Il ne nous reste qu’un sein… Acceptez de nous entendre parler de ce que l’on ressent, de ce que l’on souffre… Bien sûr, on peut vivre sans, mais ce serait mieux avec !

La chimio, ils ont fait des progrès !

Et heureusement ! Elle nous laisse à terre, sans cheveux, vomissant, perdant nos dents et nos ongles, elle nous affaiblit et chaque séance, chaque cure est une torture… Prenez le temps de nous accompagner pour nous distraire et nous tenir la main lors des injections… Les brûlures, les douleurs, l’insensibilité, tout cela est invisible (nous dépensons une énergie folle à les cacher) mais permanent… Les sautes d’humeur, nos appels au secours, nos colères, nos révoltes ne sont pas contre vous, ils sont l’expression de notre détresse, de notre douleur… L’hormonothérapie ménopause la plupart d’entre nous. Savez-vous ce que cela représente pour une jeune femme ? Pas d’espoir de maternité, baisse de la libido, prise de poids, bouffées de chaleur… Oui, nous sommes en vie… Mais que de bouleversements !

La chirurgie esthétique fait des miracles !

Ce n’est pas de la chirurgie esthétique, c’est de la chirurgie reconstructrice : les chirurgiens (dont certains vont jusqu’à demander des dessous-de-table !), pour des résultats parfois très décevants, font ce qu’ils peuvent, avec des cas très difficiles à rattraper, c’est souvent très douloureux et mutilant ! Malgré tout, nous en avons besoin et cette chirurgie fait partie de notre traitement. Or nous entendons : « As-tu vraiment besoin de ça ? N’as-tu pas eu assez de soucis comme ça ? » Accompagnez-nous, encouragez-nous dans cette démarche qui est difficile ! Il nous est difficile de rencontrer à nouveau le corps médical, nous allons encore changer d’image corporelle et comme nos cicatrices, nous n’avons pas toujours envie de la montrer, ni de la partager ! Quelle belle poitrine nous avons et comme vous en êtes fiers… Sauf que nous, nous aurions préféré garder nos deux seins… même moins jolis mais les nôtres ! Certaines d’entre nous n’envisagent pas cette reconstruction : elle leur fait peur, elles ne sont pas prêtes ou n’en voient pas la nécessité. Merci de respecter ce choix, de ne pas essayer de les persuader du contraire.

C’est fini, maintenant, tu es guérie !

Les traitements sont finis, la vie reprend son cours… Vous voilàrassurés… et tout est comme avant… Tout sauf nous ! Vous retournez à votre vie après nous avoir tant entourées et vous nous laissez à la nôtre qui ne sera plus jamais comme avant… Nous restons là avec le corps meurtri, la peur, le calme après la tempête, sans force… Et là, le sujet devient tabou… Nous nous sentons abandonnées… Nous n’osons plus vous en parler de peur de vous choquer, vous n’osez plus nous en parler de peur de nous déranger, d’éveiller de mauvais souvenirs… Pourtant, osez nous poser la question : « Et toi, comment ça va dans ta tête ? » Nous en avons encore besoin, acceptez que l’on vous parle encore et que l’on pleure encore.

Osez dire : ton cancer et non tes ennuis, tes soucis, tes problèmes !

Le mot n’est ni tabou ni contagieux… Oui, nous avons eu ou nous avons un cancer du sein et nous voulions vous le dire.

Merci à vous nos maris, nos compagnons, notre amour.

Merci à vous tous, famille, amis, collègues, relations proches ou lointaines qui nous avez entourées, qui avez voulu et su être présents. Merci à vous qui gardez au plus profond de votre peau, de votre cœur, les marques de nos griffes, celles de notre souffrance physique et morale, de notre rejet, de notre désespoir, de nos angoisses, de nos peurs et de nos appels au secours, c’est à vous que nous avons hurlé, parfois en silence, ce ras-le-bol des traitements, des examens… Merci d’avoir compris qu’il s’agissait de NOTRE cancer, de l’avoir reconnu et pris en compte dans votre attitude, d’avoir accepté notre agressivité (non désirée par nous mais présente tout de même) en la dissociant de nous : c’est le cancer qui parlait…

Merci de n’avoir jamais oublié malgré notre physique, notre image dégradée, que nous étions toujours des femmes.

Merci d’avoir compris que, malgré toute votre affection, vous ne pourriez pas ÊTRE À NOTRE PLACE et au lieu de dire : « Je suis là », d’avoir agi en ce sens sans prononcer ces mots.

Merci d’avoir senti que nous étions entre parenthèses et d’y être entré avec nous sans rien demander en retour. Nous vivons ensemble ou côte à côte pour le meilleur et pour le pire et, depuis quelques mois ou quelques années, nous vous offrons le pire et vous le meilleur. Mais vous savez très bien que si les rôles s’inversaient, il en serait de même.            Merci d’avoir lutté et de combattre toujours avec nous, à nous aider à redessiner et à recolorer nos lèvres d’un sourire, de nous avoir permis de ne jamais quitter des yeux la lumière de l’espérance.

Merci d’avoir été et d’être vous pour nous. Merci de nous avoir laissées être nous pour vous. Merci enfin de nous avoir permis d’être nous pour nous. Notre reconnaissance est à la mesure de notre amour : immense.

 

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *