Hommage à

RespectCette semaine, passée à user mes fonds de culotte dans les salles d’attente de la région m’a donné matière à réflexion. En quatre jours, quatre médecins adorables, écoutilles ouvertes, sourires aux lèvres, sans aucune montre despote ni dictaphone paravent ! Mes six mois passés au pays du va-que-j’te-pousse m’ont donné de vilaines habitudes : ne pas être transparente, ne pas avoir la vague sensation d’être une p’tite fourmi insignifiante, des médecins qui se rappellent mon nom, qui ont manifestement lu mon dossier, qui prennent le temps de répondre à mes questions, qui se payent même le luxe de faire de l’humour, fin, délicat, j’avoue, cela fait beaucoup de bien là où ça a fait très très mal !

Le ballet mécanisé des couloirs de Figaro, la gestuelle d’hommes pressés de mes crabologues, leur courtoise cécité, l’omniprésence de la souffrance m’ont sûrement rendue injuste et féroce parfois vis-à-vis de mes sauveurs 2010. Je ne leur ai jamais retiré ce titre, ai parfaitement conscience que la déliquescence de notre système de santé ne les aide pas à conserver leur intelligence émotionnelle, à rester disponibles ; je sais que je leur dois d’être encore là, sur mon transat, à profiter des douceurs de septembre, et que ce sont des hommes dont la gentillesse n’est pas à remettre en cause ; mais je me rends compte que les traumatismes infligés par l’effervescence de leurs services et leurs maladresses successives m’ont injustement fait passer sous silence la profonde reconnaissance que je voue à certains de leurs confrères, consœurs, rencontrés au fil de mes pérégrinations médicales.

C’est à eux que je veux rendre hommage sur cette page, à ce petit supplément d’âme dont ils ne se départirent jamais, quelles que furent les circonstances, malgré la frénésie de leurs agendas surchargés.

Le Docteur O. M.

Le premier entre tous, celui qui a réussi à me faire garder le cap, vaille que vaille, dans cette immensément longue tempête, c’est mon médecin référent. Cela fait plus de quinze ans qu’il me connaît. Il a vu grandir mes enfants, assisté aux petites et grandes fractures de ma vie, pallier toutes les insuffisances de ces grands pontes, pourtant « spécialistes », qui sont entrés puis sortis de la danse. Jamais un doute sur ma parole, jamais une question éludée, jamais une consultation bâclée malgré ses journées à rallonge, pas un seul discours moralisateur sur les économies de sécu, pas un mot plus haut que l’autre, une lucidité sur les failles de notre système, de nos administrations, mais un discours mesuré et calme.

Nous avons réussi à tisser ensemble un lien de confiance réciproque qui a été pour moi une planche de salut à maintes occasions. Il fait partie des médecins de campagne, ces oiseaux rares, en voie d’extinction, qui sillonnent encore les chemins perdus de la France profonde, qui connaissent l’histoire des familles qu’ils soignent, qui se lèvent la nuit pour les appels d’urgence ; qui prennent leur garde du week-end, qui apprennent à leurs patients indisciplinés à ne pas attendre dans le couloir en vue d’essayer de griller le bon élève qui, lui, a pris l’habitude saugrenue de prendre un rendez-vous avant de débarquer ; qui leur réserve un créneau suffisamment long dans son agenda pour qu’ils n’aient pas à subir une salle d’attente bondée et épuisante pendant des heures interminables ; qui sait décliner le mot « empathie » sans jamais verser dans la pitié, qui sait refuser un nouveau dossier pour préserver la qualité de son travail ; qui sait déléguer quand il sent la situation sortir de ses champs de compétence ; qui prend le temps de former régulièrement nos bébés Docs avec une pédagogie et une patience exemplaire ; qui ne donne aucune priorité à la ronde des visiteurs médicaux, pourtant armés de si douces sirènes, de si beaux présents, de si exotiques séminaires. Et, ô miracle, qui a manifestement appris à ménager sa vie privée, à s’accorder des vacances régulières pour regonfler les batteries si indispensables à cette profession exigeante… Non ! non ! non ! il n’est pas parfait, il a sûrement ses petits travers, comme tout un chacun, mais quand j’entends certains proches, certains amis, certains collègues, me parler de leur toubib, j’ai la conscience aiguë d’être une grande privilégiée. Un médecin de famille, peu de gens en ont vraiment conscience, c’est un des personnages-clés de nos petites existences, même pour ceux qui ont l’incroyable bol de ne jamais connaître de pathologies lourdes.

J’ai la chance d’avoir trouvé une perle.

Le docteur A. B.

C’est l’oncologue de mon baptême de crabahuteuse. Un cancéro en fin de carrière, d’une humanité, d’une humilité, d’une douceur rarissime dans sa spécialité. Un grand bonhomme rassurant, paternel sans être paternaliste, calme et conscient des enjeux psychologiques qui se jouaient entre les quatre murs de son cabinet. Jamais je n’ai eu avec lui, comme si souvent par la suite, l’impression d’être seulement un défi médical, un bout de barbaque à traiter, un élément de statistique à faire tomber dans la bonne case. Non, j’étais une jeune femme jetée dans la gueule du crustacé, dans les affres des traitements salvateurs mais si dévastateurs qu’il allait devoir m’infliger ; un être de chair, de sang, mais aussi une maman, une femme, une fille, voire une toute petite fille.

Un autre signe révélateur du charisme du Monsieur était son rapport avec tout le personnel du service : jamais d’impatience, de condescendance, de ton brusque ou supérieur. Pas d’ordre, de savons lancés à la cantonade, ni de coups de fil intempestifs en pleine consultation. Vu la nature, la pression du type de service que je fréquentais, ce sens de la mesure, ce respect des secrétaires, infirmières, manipulatrices, étaient des éléments qui participaient à la quiétude de son service.

Si je dois retenir un seul détail susceptible de vous le résumer, je vous parlerais de la géopolitique de son cabinet : un espace mangé par une grande table encombrée de dossiers, de crayons et de matériel informatique classique, derrière laquelle trônait un immense fauteuil confortable. Jusque-là, rien de très original… Mais là où l’on bouscule les petites habitudes stratégiques, c’est sur l’occupant du grand fauteuil. Non, en début de consultation, le Docteur A.B. ne s’y installait pas. Il invitait sa secrétaire à s’y asseoir, prête à prendre note, à tapoter sur le clavier, à chercher les références qui pourraient être utiles. Lui, sa place se trouvait de l’autre côté du bureau, du côté cancéreux, sur le jumeau du petit fauteuil destiné au patient. Un patient qui du coup se trouvait à portée de voix, à portée de main, à portée d’émotions. Toute trace de rapport hiérarchique, si cher au cœur de certains de ses pairs, s’en trouvait comme gommée, balayée. Ici, il y avait deux êtres humains, qui allaient s’arc-bouter dans la même direction, chacun avec ses armes complémentaires, pour lutter contre la même saloperie. Un message certes subliminal, mais qui, j’en suis certaine, résumait à lui seul le soignant accessible et chaleureux qu’il a su être auprès de sa patientèle.

J’ai été fort désarçonnée en 2008, au moment de ma première récidive, de prendre conscience qu’il avait quitté l’établissement en charge de mon suivi et encore plus touchée en apprenant qu’après une vie passée à lutter contre Mister Crabus Emmerdatus, il avait fini lui aussi par se retrouver entre ses pinces. Je sais que la vie n’est ni juste ni injuste, que c’est la vie, tout simplement, avec ce qu’elle contient de cruautés, de merveilles, de chagrins et de bonheurs, mais j’avoue avoir senti à ce moment comme un p’tit vent de révolte. Je visualisais douloureusement cette fin de carrière couronnée par une apothéose ironique, un dernier enseignement sur la maladie. J’imaginais le télescopage du professionnel et du patient, ses connaissances, son expérience, sa lucidité redoutable lors des premiers signes, des premiers résultats. Une révolte qui s’est muée en colère quand on fit allusion au peu d’élégance qui avait entouré son départ… Homo homini lupus (L’homme est un loup pour l’homme)… On a beau savoir que cette locution latine n’a rien d’une légende, la voir aussi bien illustrée reste une épreuve accablante.

J’ai appris tout récemment à quelle branche de la famille crustacé il avait eu affaire (méchante et centrée sur les voies ORL). Je ne peux donc qu’imaginer son parcours, les choix qu’il a eu à faire, la lourdeur de ses traitements. Les personnes qui m’ont donné ces bribes d’informations ont toutes été des collègues à lui ou des connaissances communes, croisés de-ci de-là : j’ai toujours perçu chez eux le respect, l’admiration pour l’homme qu’il est, pour le professionnel qu’il fut.

 

Je souhaite du fond du cœur à cet homme d’avoir à vivre le plus de douceur possible, d’être entouré comme il le mérite d’attention et de tendresse. Je suis certaine que je ne suis qu’une des innombrables patientes qui conservent de lui un souvenir emprunt de respect et de reconnaissance. Puisse cet hommage être une petite goutte de bonheur qui l’atteigne un jour.

Le docteur F. C.

L’an passé, j’attaquais la phase « reconstruction » après l’ablation pratiquée en 2008, dans un service de chirurgie plastique. Toute l’équipe de ce service public est compétente et chaleureuse, orchestrée par un chef de service qui donne le la de manière magistrale. La chirurgienne qui a procédé à la reconstruction mammaire par lambeau du grand dorsal, le Dr Falbala, a des doigts de fée, une fraîcheur presque juvénile et une belle perspective de carrière devant elle. Le Dr Chinure, son jeune successeur, qui lui, a procédé aux finitions, est tout aussi prometteur. J’abordais cette étape avec confiance et impatience malgré la lourdeur de l’opération et les risques qu’elle comportait. Mais les coups ne sont pas venus de là où je m’étais préparé à les encaisser. Lors de l’intubation, le nerf récurrent, bien que nous n’en ayons jamais eu la preuve irréfutable par IRM, a sans doute été touché ou compressé. Cette « petite » atteinte, insidieuse, a eu pour conséquence de me plonger dans une très sévère dysphonie aux répercussions psychologiques invraisemblables dans les mois suivants.

Allais-je retrouver ma voix, mon outil de travail principal ou perdre, encore, une partie de ce moi si malmené déjà ? Le rétablissement se ferait-il naturellement ou à force de séances d’orthophonie harassantes, répétitives, décourageantes ? Un sein adoptif, même parfaitement réussi, valait-il le prix de cette amputation sonore, affective, identitaire ? Autant de questions qui m’ont torturée, épuisée, parfois fait perdre pied… Pourtant, l’anesthésiste qui portait la « responsabilité » de cet état de fait est une des praticiennes qui m’a le plus impressionnée depuis ces dix dernières années. Je l’avoue, son attitude m’a complètement abasourdie. Après consultation de deux ORL, j’ai repris contact avec le chef de service pour lui signaler le diagnostic posé. Il m’a répondu chaleureusement, sans jamais remettre en question la responsabilité de l’hôpital (ce qu’il aurait parfaitement pu faire vu la minceur du dossier dont je disposais…), a transmis mon courrier au Docteur F. C., anesthésiste en question, qui n’a pas usé de plus de faux-fuyants que son boss. Elle a pris la peine de m’écrire longuement, me faisant parvenir tous les éléments de mon dossier susceptibles de fournir une explication à mes déboires, a contacté son collègue et ami, chef du service ORL au CHU, pour qu’il me reçoive aussi vite que je le désirais. N’a pas omis de m’exprimer des regrets sincères et vibrants. Si je n’ai pas pensé une seconde que toutes ces démarches n’étaient que de sombres calculs visant à endormir l’usagère mécontente et susceptible d’intenter un procès, c’est que j’avais déjà remarqué dans le service le rare investissement de ce médecin. Lors de la consultation préopératoire, son petit minois fatigué n’avait eu aucune incidence sur sa douceur, sa prévenance. Mise au courant de mes endormissements douloureux et de mes réveils gerbi-gerbe, elle a mis tout en œuvre pour améliorer mes mauvais scores habituels. Le jour de l’opération, elle a pris la peine de passer dans ma chambre, ravie que je n’aie pas souffert lors de la piquouse anesthésiante, désolée de n’avoir rien pu faire contre la houle déchainée du come-back sur terre. Puis, elle est repassée faire une petite visite de courtoisie avant ma sortie. Il n’y avait alors aucun signe inquiétant de paralysie récurrentielle, étant juste légèrement enrouée, ce qui est plus que fréquent après une anesthésie générale.

Après les premiers courriers échangés, elle a pris la peine de m’appeler chez moi, à peu près tous les deux trois mois, pour suivre l’évolution, les progrès obtenus par la rééducation orthophonique, les signes de récupération naturelle… J’étais sa première fois, son premier dérapage ô combien non désiré, et je la sentais vraiment bousculée par cet épisode, bouleversée par les répercussions que cela impliquait dans la vie d’une de ces opérées. Je connais nombre de ses collègues qui se seraient fait allègrement oublier, se seraient drapés dans la mauvaise foi la plus pure, arguant que scientifiquement, légalement, je ne pourrais jamais prouver le lien de cause à effet entre l’intubation et l’aphonie postopératoire, ou m’auraient tout simplement oubliée dans la course folle de leurs vies trépidantes. Mais non, elle est montée au front jusqu’à me savoir sortie d’affaire, neuf mois plus tard… De la conscience professionnelle, de l’empathie à l’état pur, de la remise en question. Un ovni ! Quand j’ai dû subir, trois mois après avoir retrouvé mon bel organe de Castafiore, une nouvelle anesthésie générale pour cause de récidive, je l’ai recontactée par mail pour lui demander si elle voulait bien se mettre en contact avec mon futur anesthésiste, histoire qu’ils cherchent une solution tous les deux à mon stress complet. Une heure après (un trente décembre !), j’avais une réponse vive et positive. La semaine suivante, elle avait transmis tout le dossier à son collègue, l’avait joint par téléphone et lors de ma consultation avec ce dernier, la solution de l’intubation à l’américaine avait été retenue. Retour au calme côté vocal. C’était toujours ça de pris dans le charivari ambiant… un ovni, je vous dis !

Je vois d’ici la tête que pourraient prendre certains spécialistes à la lecture de ce témoignage : « Ben ! c’est la meilleure celle-là, si je devais appeler tous les patients que j’ai abîmé ! », « La pauv’cocotte, si elle apprend pas à se blinder, va falloir qu’elle trouve un autre job ! ».

Moi, je vous en supplie Docteur F. C., ne changez rien, pas une virgule… Sans vous laisser aspirer par les affres de la culpabilité stérile, sachez rester cette soignante qui n’a fait tout ce chemin que pour améliorer la vie de ses patients et qui sait s’émouvoir quand elle trébuche, qui sait encore que court sous ses doigts de médecin une vie incarnée, un être humain.

 

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