Pause syndicale

pause30/05/2010, La Pernelle

Aujourd’hui, mes yeux sont un p’tit peu plus coopératifs. Sous l’influence de Taxo, ils ont muté. J’ai désormais à la place deux véritables fontaines qui dégoulinent non-stop depuis trois semaines, sauf quand je dors. Je ne peux plus lire, faire de photos, écrire, en tout cas de façon naturelle. Même conduire devient très hasardeux, vu que je n’ai pas d’essuie-glace intégré. À part les gros bobos habituels, après la mucite, j’ai également goûté a une nouveauté bien déprimante : les aliments ont tous perdu de leurs saveurs. Tout est fade, sans relief, limite écœurant, et mon Dieu, je savais déjà que la mangeaille était un des plaisirs de la vie, mais je ne me doutais pas qu’elle l’égayait à ce point. Je ne vous raconte pas les orgies de revanche qu’il va y avoir derrière. J’ai intérêt à surveiller la balance !

J’ai obtenu huit jours de répit supplémentaires. J’avais en effet rendez-vous jeudi matin pour la fin du centrage. J’étais à peine rentrée dans le déshabilloir – j’adore, on s’croirait chez Saint Laurent ! – qu’une infirmière me filait le carton des trois premières séances programmées pour la semaine prochaine. J’en ai profité illico pour lui dire que la semaine prochaine, je ne viendrais pas, car trop épuisée, et que je voulais voir le Dr Boutefeu à ce sujet le plus rapidement possible. Elle a tout de suite commencé son laïus pour me persuader d’accepter le planning établi et a eu le malheur de prononcer la petite phrase suivante :

— Et puis vous savez, madame, les rayons, ça ne fatigue pas !

Là, j’ai vu rouge. Très calmement, mais comme le serpent qui siffle entre ses crochets, je lui ai demandé si elle avait déjà expérimenté personnellement la chose. Bien sûr, elle m’a répondu par la négative.

— Donc, sauf votre respect, madame, vous ne savez pas de quoi vous parlez. J’ai personnellement vécu l’expérience en 2002, et oui, cela fatigue les rayons ! D’abord nerveusement, car tous les jours pendant des semaines, on se demande si on ne va pas terminer en petit cochon grillé. Je dis bien tous les jours, vu que, cette fois, on m’irradie la région axillaire, et je vais en plus me demander si les rayons ne vont pas me déclencher le syndrome du gros bras ; tous les jours, je vais faire deux heures minimum de voiture pour venir perdre mon temps dans votre salle d’attente bondée et croiser les doigts pour que ma machine ne tombe pas en panne, comme cela arrive régulièrement. Et, madame, quand bien même tout cela ne serait pas déjà épuisant, je vous rappelle qu’il y a une semaine seulement que je déguste ma sixième cure de chimio. Je vous passe les détails des effets secondaires et vous donne seulement le résumé laconique de mon chimiothérapeute qui qualifie ma tolérance au traitement de très médiocre ! Alors vous allez dire à Mr Boutefeu, que lundi, quoi qu’il arrive, je ne viendrai pas à Figaro.

Elle se préparait à tourner les talons quand mes yeux glissèrent rapidement sur le petit carton jaune des rendez-vous programmés qu’elle venait de me remettre. Je n’ai pas pu m’empêcher de rire…

— Psst ! Excusez-moi, madame, je vous embête encore un petit peu. Pouvez-vous me dire pourquoi on nous demande si nous avons une préférence entre le matin ou l’après-midi pour les séances ?

— Mais pour essayer de tenir compte de vos contraintes.— Ah ! Eh bien, heureusement !… j’ai signalé que je voulais venir le matin, et me voilà avec un planning de rendez-vous placés… tous les après-midi ! Donc, après mon entretien avec Mr Boutefeu, vous veillerez à réussir à tenir compte de cette demande, car je suis maman, vivant seule, avec deux enfants. Quand je vois qu’on m’a programmée, par exemple, un rendez-vous à 17 heures 30, je crois qu’on se fout de moi ! Vous comptez l’attente, le passage, le retour d’une heure : je ne suis pas à la maison avant 19 heures 15 dans le meilleur des cas ! Même si cela m’est arrivé de croiser quelques jeunettes, la majorité des patientes qui fréquentent le service n’ont plus ce genre de contraintes à gérer. Cela devrait être jouable !

Tournage de talons sans commentaire.

Je passe l’examen (radio) dans la foulée, et ma gentille infirmière réapparait :

— Le Dr Boutefeu veut bien vous recevoir, mais il me fait dire que vous risquez d’attendre longtemps, car il a déjà beaucoup de retard dans ses rendez-vous.

— Très bien, j’attendrai, madame, mais faites savoir à monsieur que je suis épuisée, souffrante, et que je ne peux absolument pas lui garantir un parfait self-control dans sa jolie salle d’attente pleine à craquer… Il serait sans doute du plus mauvais effet que je pique une crise d’hystérie au milieu de pauvres dames qui sont peut-être là pour la première fois… À vous, à lui, d’évaluer la situation…

Je me suis rhabillée, et (ô étrange !) je n’ai pas dû poireauter plus de deux minutes dans la salle d’attente avant que Mister Boutefeu vienne m’y cueillir avec un sourire hyper avenant.

— Alors, que se passe-t-il madame Bénardeau ? Un problème ?

— Non, Mr Boutefeu, seulement des choses extrêmement prévisibles. Les effets de la chimio sont en plein boom, je suis épuisée, et je demande juste deux choses :

1) qu’on me laisse encore une semaine chez moi afin que je puisse déguster mon poison en toute quiétude ;

2) qu’on respecte ma demande de séances matinales, vu que j’ai deux enfants à la maison et que je vis seule avec eux.

— Mais bien sûr, madame Bénardeau, pas de souci. Première séance jeudi de la semaine prochaine, cela vous va ?

— Oui, cela me va.

— Donc c’est parfait. Il se lève et me tend la main pour me signifier la fin de notre entretien.

— Oui, au revoir Mr Boutefeu ! (Grand sourire.)

On verra bien, mais de toute façon, je ne calerai pas. Je commence à saturer sérieusement. Déjà que je me suis récemment sérieusement posée la question de faire ou non cette fameuse radiothérapie (tout comme je m’en pose encore pour la prise de Tamoxifène pour les cinq années à venir), ils n’ont pas beaucoup de moyens de pression sur moi…

 

 

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