Craby-Blues

Klimt

J’ai déjà glissé dans ces eaux troubles de « l’après » lors de mon premier tour de manège cancéreux en 2002 : l’impression d’être larguée en plein désert médical après un ballet incessant de blouses blanches, vertes ou roses; le rude télescopage entre la joie de mes proches de voir enfin s’achever la torture de la chimio et mes angoisses face aux examens de contrôle, aux effets secondaires de l’hormonothérapie, à la reprise du travail, à la fatigue qui semble s’être installée à demeure ; l’absentéisme de personnes que j’avais pourtant largement épaulées lors de leurs propres galères ; la décompression soudaine après un 40e rugissants dévastateur ; autant de bouleversements, de désillusions, d’épuisements physiques, moraux qui m’ont fait perdre pied pendant quelques semaines et contrainte à me servir des cannes de la psychothérapie et des petits bonbons anti-blues.

En 2008, ni chimio, ni rayons, mais la perte d’un sein, l’immense chagrin d’une mutilation intime, profonde ; le long chemin du deuil, de la réflexion sur la reconstruction mammaire, de l’adoption de ce sein substitutif, joli mais si étranger ; la douleur et l’angoisse liées à la perte de ma voix pendant plus de six mois après une intubation ratée ; l’acceptation des nouvelles balafres, de la diminution de mes performances physiques ; puis, juste au moment où les nuages semblent s’éloigner, la dernière opération à peine achevée, le travail à peine repris, le couperet de la nouvelle récidive qui tombe, implacable, sidérant ; l’étiolement palpable de ma vie amoureuse, l’attente insupportable des examens complémentaires, qui vous mettent face aux pires perspectives, la peine de vos proches, palpable, touchante, culpabilisante ; l’annonce de la « déconstruction », des traitements ; l’enfer du nouveau protocole de chimio, si long, si violent ; la course morne des séances de radiothérapie ; l’appréhension de la reprise de Tamoxifène pour… les cinq années à venir !

Et me revoilà revenue sur cette même petite planète de l’après ! Une planète silencieuse, déserte, où seule, il faut faire le bilan du carnage, où l’on doit faire l’inventaire des forces vives rescapées qu’il faut encore, encore rassembler pour les étapes à venir. Une petite planète satellite, avec vue sur la Terre Mère où s’agitent vos contemporains : leur course folle vous semble à des années-lumières de votre temps suspendu, et pourtant, vous savez qu’il va falloir reconstruire des ponts pour les rejoindre. Et c’est là qu’épuisée, exténuée, le chantier me semble à nouveau infaisable, malgré la jubilation de me sentir vivante, malgré les petits et grands bonheurs qui reviennent toquer à ma porte, timidement. Je me sens si fragile. Pour l’avoir déjà vécu, je connaissais la chausse-trape des accalmies post-batailles. Je sais les gamelles qu’il occasionne, que c’est un grand classique, étudié, évalué, quantifié par le corps médical. Et je n’ai malgré tout pas pu l’esquiver. Je glisse pourtant doucement. Comme quoi l’adage qui dit qu’une femme avertie en vaut deux n’est pas tout à fait fondé…

Malgré la belle leçon de carpe diem que nous enseigne le cancer, malgré le torrent d’eau vive que j’entends roucouler, je n’arrive pas à secouer la gangue de fatigue qui m’étouffe, je me sens triste, vulnérable et je n’ai même plus la force de cacher mes nuages à ceux qui voudraient tant me voir rayonnante, triomphante. Mais je sais aussi que s’épancher un peu, pleurer, caler n’est pas une perte de temps pour moi mais plutôt un progrès.

J’ai, d’habitude, une nette tendance au positivisme, je relève toujours les manches devant l’adversité et j’ai appris à serrer les quenottes depuis toute minotte devant petites et grandes peines. Cependant, je me suis aperçue que beaucoup de personnes interprétaient ce bel élan vital comme une absence de besoin de soutien, parce que cela les arrangeait, parce que parfois je suis extrêmement douée pour donner le change, parce qu’ils sont lâches, égocentriques, noyés dans leur quotidien, leurs propres misères ou que je serre les mâchoires avec trop de talent. Bien portants ou non, nous avons tous nos petits travers et les autres portent rarement l’entière responsabilité de nos déceptions, des ruptures, même par temps de pêche au crabe. Depuis que notre fontanelle s’est refermée, on nous apprend à faire des compromis, à ne pas encombrer avec nos chagrins, à retenir les larmes, à solliciter le moins d’aide possible. En tout cas, c’est à cette école que j’ai grandi. Et c’est un véritable boulot d’équilibriste que de savoir rester positif sans être pris pour quelqu’un qui peut se passer allègrement de toute la douceur que seuls nos semblables peuvent nous procurer. J’ai donc réaxé, doucement : sans passer dans le monde des sempiternelles complaintes, j’ai appris à dire quand soufflaient les vents mauvais, j’ai appris à déverser quand le vase était trop plein, j’ai appris à dire non là où je ne mettais que des oui en m’oubliant.

J’ai grandi… Je sais pleurer maintenant. C’est en ce sens que le cancer m’a assagi : il m’a enseigné l’art subtile d’être à l’écoute de moi-même, de troquer les faux-semblants héroïques contre la transparence, d’échanger de temps en temps ma veste d’éternel Saint-Bernard contre celle, plus miteuse, de la petite Cosette. Certes, cela occasionne immanquablement un grand chambardement dans nos rapports humains, car ceux qui vous approchaient comme les phalènes, seulement attirés par votre partie lumineuse, en sont pour leurs frais et sont incapables de devenir à leur tour le petit phare dont vous avez tant besoin : ils s’éloignent spontanément de vous ou vous les congédiez.

 

Mais les meurtrissures que génèrent ces petits et grands divorces donnent aussi naissance à un rééquilibrage salvateur dans nos vies. Sur ce chapitre, mon crabounet m’a fait des présents inestimables, et même s’il m’en fait voir de toute les couleurs, je dois bien reconnaître qu’il m’a appris aussi de belles choses, fait découvrir de belles personnes et vivre des moments d’une rare intensité, d’une précieuse sincérité. Le prix des leçons du maître est exorbitant et j’admire ceux qui ont pu apprendre les mêmes choses en autodidactes, sans avoir à passer par ces gouffres abyssaux, ces désillusions fracassantes, ces souffrances féroces, ces trouilles dantesques. Mais c’est mon chemin. Et s’il est dur, il n’en reste pas moins beau et richissime. Je suis donc triste, abattue, éreintée et pour l’instant dans l’incapacité de gérer seule cette tristesse, cet épuisement. Mais je me fais moins peur depuis que je suis capable d’en parler à mon précieux généraliste, à mes douces et si patientes confidentes, aux miens. Depuis que je sais laisser couler les larmes sur mes joues de guerrière-malgré-elle.

 

 

 

Partagez

  • Facebook
  • Twitter
  • Delicious
  • LinkedIn
  • StumbleUpon
  • Add to favorites
  • Email
  • RSS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *