La caisse prioritaire

Règne dehors un doux soleil de mai. Ce matin, je suis relativement bien malgré la fatigue. La cinquième cure est quinze jours derrière moi et les douleurs relâchent un peu leurs tenailles. J’ai envie de profiter de cette petite trêve pour faire plaisir à mes enfants, aller flâner dans les boutiques qu’ils préfèrent, pique-niquer près de l’étang de la Garenne où je les emmenais minots, avant de les laisser pour le week-end chez leur papa. Il flotte dans l’air l’humeur légère des beaux jours et même si je suis frigorifiée alors que tout le monde arbore les petites tenues printanières, je suis sensible au pas léger des passants.

Avant de nous rendre près de l’étang, nous faisons une halte dans une grande surface pour faire de menus achats. La flânerie du lèche-vitrine m’a épuisée, mais je ne m’inquiète pas outre mesure : l’incursion dans le grand temple de la consommation ne devrait pas prendre beaucoup de temps.

Arrivés aux caisses, je me rends cependant compte qu’il y a de longues files d’attente et que je décline à vue d’œil. Des frissons de glace qui me frigorifiaient il y a quelques instants, je suis passée à ces vagues de chaleur insupportables que le traitement distille. Sur deux jambes de coton, je décide donc, au bord du malaise, de me diriger vers cette fameuse caisse prioritaire, que l’établissement réserve, sans la réserver vraiment, à tous les bras cassés en panne d’énergie et aux femmes en instance de maternité.

Le tapis noir est noyé sous un flot de victuailles et patiente, derrière la cliente en cours, un couple avec un caddie tout aussi chargé que le précédent. Avec mes trois articles en main, je m’approche de la vieille dame et lui demande gentiment si elle s’est dirigée à cette caisse pour la présence de la pancarte qui trônait au-dessus de nos têtes.

Je n’avais pas fermé la bouche que cette dernière, dressée sur ses petits talons, éructait, acerbe :

— J’estime être parfaitement en droit, à quatre-vingt-trois ans, de passer en priorité à cette caisse, madame ! À votre âge, j’attendais patiemment derrière mes aînés, à qui je laissais spontanément ma place d’ailleurs… Et vous… vous êtes enceinte ? Ses quatre-vingt-trois printemps fringants, s’ils n’avaient pas le moins du monde émoussé sa morgue, devaient quand même lui avoir attaqué sérieusement la rétine, car avec mon petit bandana, ma silhouette de limande, le désert pileux de mes cils et sourcils et mon teint cireux, je n’avais pas exactement l’allure d’une jeune maman épanouie, même au plus fort de son bouleversement hormonal.

— Non, madame ! je suis ici parce que je subis actuellement les effets secondaires d’une chimiothérapie et que je ne me sens pas bien. Mais si vous êtes là en raison de la caisse prioritaire, vous n’avez aucune raison de vous énerver… Je sais que je ne suis pas la seule à pouvoir en profiter et si je vous ai posé la question, c’est sans a priori. Cette caisse n’est pas ouverte exclusivement aux gens concernés par la pancarte. Il faut donc malheureusement interroger les personnes en attente si on veut que cette caisse ait une quelconque utilité.

Comme le petit échange avait lieu en présence d’un mari muet et d’une caissière dans l’expectative, ma petite mamie permanentée a oscillé un dixième de seconde entre la honte de m’avoir parlé si sèchement et le besoin impérieux de ne pas perdre la face. C’est la seconde option qui l’a manifestement emportée, soutenue par une inspiration aussi soudaine que comique :

— Eh bien… euh… moi aussi, j’ai un cancer !

Une affirmation bafouillée, murmurée, et perceptiblement totalement improvisée… J’ai laissé un temps de pause durant lequel j’ai observé d’un peu plus près cet oiseau rare et décharné. Je sais que les apparences sont parfois trompeuses et que rien ne me permettait de conclure au mensonge éhonté, mais son teint de pivoine, sa superbe si soudainement mise en berne, ne laissaient pas beaucoup de place au doute. Quand je l’entendis siffler entre ses dents un « C’est ça, on y croit ! » éloquent, j’en déduisis que mon fils cadet, placé juste derrière moi et assez proche pour avoir entendu sa dernière réplique, devait en être arrivé à peu près à la même conclusion. J’arrêtai sa vindicte d’un regard complice et lui dit qu’avec un peu de chance, en cherchant, nous trouverions une autre caisse avec moins d’attente.

Je me suis donc mise en quête d’une file moins fournie et n’apercevant que des rubans humains aussi denses les uns que les autres, j’ai senti à mon grand désarroi que les larmes me montaient aux yeux.

Depuis la découverte de la récidive, six mois plus tôt, je n’avais que très rarement pleuré, et jamais je ne me l’étais autorisé devant mes garçons. Mais j’avais beau essayé de les retenir, les larmes glissaient sur mes joues, libres et insoumises. Je sentis à ce moment-là une petite tape sur mon épaule et me retournai pour découvrir mon octogénaire qui apparemment avait trotté menu dans mon sillage. Des remords ? Que nenni, mais un petit pincement de conscience quand même, sans doute.

— Pourquoi avoir quitté notre file. Vous voyez bien que vous attendrez encore plus longtemps ailleurs. Vous avez parfaitement le droit d’attendre derrière moi.

Trop bonne c’te p’tite dame !

Abasourdie par tant de bêtise, épuisée, je n’ai rien répondu, tout occupée que j’étais à tenter de ravaler mon flot lacrymal. J’ai réintégré le rang dans un silence pesant. Caissière, mari, clients, attendaient gauchement, les yeux obstinément rivés à leur clavier, chaussures, ou bêtement accrochés au plafond. Sentant que j’étais arrivée au bout de mes forces, j’ai alors posé mes trois babioles sur le tapis, me suis excusée auprès de la caissière en lui disant que je les laissais là et suis sortie, talonnée par mon fils que je sentais bouillir derrière moi. En passant devant cette femme si imprégnée du bien-fondé de son droit d’aînesse, je me suis arrêtée, et tranquillement, le regard planté dans ses quinquets affolés, je lui ai murmuré :

— Vos quatre-vingt-trois printemps, madame, j’espère du fond du cœur que c’est une maladie que j’arriverai à contracter un jour.

Mon fils aîné, qui nous attendait dans la galerie, s’est précipité sur moi pour comprendre mes larmes. J’ai laissé son frère, furibond, lui expliquer l’anecdote.

Une heure plus tard, étendue sur l’herbe fraîche du parc, je leur expliquais que j’avais tort de leur cacher mes chagrins aussi systématiquement, car cela pouvait leur laisser croire que même dans une situation aussi extrême que la cure de chimio, on devait serrer les dents et ne jamais s’épancher. Je leur ai décrit alors les situations qui m’avaient fait craquer ces derniers mois, expliqué que j’avais toujours eu une épaule amie pour me soutenir dans ces moments-là, et que ce n’était pas dans le but de leur cacher les choses que je me confiais ailleurs, mais pour préserver l’ambiance sereine de notre vie de famille qui était mon havre de paix. Que ce qui m’aidait par-dessus tout, c’était leur bonne humeur, leurs délires, leur légèreté. Que je savais bien qu’ils n’étaient pas dupes de mes efforts, mais qu’il était important, essentiel pour moi que nous n’intervertissions pas les rôles. Cancéreuse ou pas, c’est moi qui étais en charge de leur protection. Que de la maladie, des traitements, des enjeux, je ne leur avais jamais rien caché, que j’avais répondu à chacune de leurs questions, aussi délicates soient-elles, mais qu’il m’était arrivé de les préserver de mes souffrances, de mes peines car je savais qu’elles étaient passagères, contextuelles et qu’appesantir l’atmosphère en les laissant s’exprimer chez nous ne m’aurait pas aidée. Que cela n’avait rien à voir avec la confiance totale que je leur accordais.

Après ce petit quart d’heure philosophique, l’humour et les rires ont repris naturellement le dessus. Pour clore la conversation et renouer avec l’insouciance de la danse des papillons, je leur ai dit que là, si je n’avais eu aucun contrôle sur les vannes, c’est que la bêtise humaine, quand elle venait vous cueillir à froid dans une période de grande fragilité, était bien plus puissante que toutes les cures de Taxotère du monde réunies !

Je vous remercie donc tout de même, petite dame convaincue de votre prévalence. Votre sottise a accouché d’un joli moment d’échange avec mes deux z’amours. Et si à l’avenir, je devais recourir à cette caisse bâtarde et affronter derechef la profondeur abyssale de la connerie humaine à cette occasion, j’espère que, déjà bizutée, mon sourire aurait le dessus sur mes larmes.

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